Le 27 juillet 2026, Anthony Nyong, directeur du changement climatique à la Banque africaine de développement (BAD), a lancé une alerte d'une rare gravité : un épisode El Niño d'une intensité exceptionnelle pourrait entraîner des pertes comprises entre 10 et 20 milliards de dollars pour le continent africain, et amputer le PIB des pays les plus exposés de 1 à 2 %. Alors que la BAD tablait sur une croissance de 4,2 % en 2026 et 4,4 % en 2027, ce choc climatique remet en cause ces perspectives et révèle la vulnérabilité structurelle des économies ouest-africaines face aux aléas météorologiques.

Infographie — Économie · Afrique de l'Ouest

L'alerte de la BAD intervient dans un contexte où l'Afrique de l'Ouest avait déjà enregistré une performance boursière encourageante : la BRVM (Bourse régionale des valeurs mobilières) avait atteint un nouveau record à 425,54 points fin mai 2026, portée par une dynamique positive. Mais ce signal de confiance des investisseurs pourrait être brutalement contredit par les répercussions économiques d'El Niño. Le phénomène, qui devrait atteindre son pic entre fin 2026 et début 2027, est décrit par la BAD comme l'un des plus puissants jamais observés. Ses effets combinés – sécheresses prolongées en Afrique de l'Ouest, inondations en Afrique de l'Est, tempêtes et hausse des températures océaniques – risquent de compromettre les fragiles équilibres macroéconomiques de la région.

Un secteur agricole en première ligne

La première victime de ce choc climatique sera le secteur agricole, dont dépendent des millions de ménages en Afrique de l'Ouest. La BAD estime que les pertes agricoles atteignent déjà 330 millions de dollars en 2026, tandis que la productivité de la pêche pourrait diminuer de 1 à 4 % sous l'effet du réchauffement des eaux marines. Dans une région où l'agriculture représente en moyenne 25 % du PIB et emploie plus de 60 % de la population active, une baisse de rendement se traduit immédiatement par une aggravation de l'insécurité alimentaire et une pression sur les finances publiques, déjà mises à rude épreuve par le service de la dette et les dépenses sociales.

Les pays les plus exposés sont ceux du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso) et les États côtiers comme le Sénégal et la Côte d'Ivoire, qui dépendent fortement des cultures pluviales. Au Mali et au Niger, où les précipitations irrégulières ont déjà provoqué des baisses de production ces dernières années, un épisode El Niño pourrait précipiter des crises humanitaires. En Côte d'Ivoire, premier producteur mondial de cacao, une sécheresse prolongée menacerait les récoltes et les revenus d'exportation, avec des répercussions sur la balance commerciale et le franc CFA.

Un choc multidimensionnel

Au-delà de l'agriculture, la BAD met en garde contre une aggravation de l'insécurité alimentaire, des tensions sociales et des migrations climatiques à grande échelle. Dans une région déjà confrontée à l'instabilité sécuritaire (terrorisme, conflits communautaires), un choc climatique supplémentaire agit comme un multiplicateur de risques. Les migrations internes pourraient s'intensifier vers les zones côtières, déjà saturées, et exacerber les pressions sur les infrastructures urbaines. Par ailleurs, la hausse des températures océaniques affectera la pêche artisanale, source de subsistance pour des millions de personnes le long du golfe de Guinée.

Les perspectives de croissance régionale, estimées à 4,2 % pour 2026 par la BAD, apparaissent désormais fragiles. Si les pertes atteignent 20 milliards de dollars, soit environ 1,5 % du PIB continental, l'Afrique de l'Ouest, qui contribue à près d'un quart du PIB africain, pourrait voir sa croissance réduite de 1,5 à 2 points de pourcentage. Cela compromettrait les efforts de réduction de la pauvreté et de stabilisation macroéconomique engagés sous l'égide de l'UEMOA.

Une réponse régionale à construire

Face à l'ampleur de la menace, la BAD appelle à des investissements massifs dans l'adaptation climatique : systèmes d'alerte précoce, infrastructures résilientes, diversification agricole. Mais ces mesures nécessitent un financement que les États ouest-africains peinent à mobiliser, alors que le service de la dette absorbe une part croissante des recettes budgétaires. L'épisode El Niño de 2026 pourrait ainsi servir de test de résistance pour les économies de la région, révélant leur capacité à absorber des chocs exogènes sans déstabilisation majeure.

Alors que l'épisode El Niño se profile comme l'un des plus violents du siècle, l'Afrique de l'Ouest se trouve à un carrefour : soit elle accélère ses investissements dans l'adaptation et la résilience, soit elle subit des chocs récurrents qui annulent les acquis de croissance. La mise en garde de la BAD n'est pas une prédiction inéluctable, mais un appel à une action collective régionale, dans un contexte où les marges de manœuvre budgétaires sont de plus en plus contraintes.