Le continent africain abrite douze des vingt économies à la croissance la plus rapide au monde, a annoncé le président de la Banque africaine de développement (BAD), Sidi Ould Tah, le 26 mai à Brazzaville. Selon le rapport Perspectives économiques en Afrique 2026, la croissance du PIB du continent s’est stabilisée à 4,3 % en 2026 et devrait atteindre 4,5 % en 2027. Derrière ces chiffres encourageants, les disparités régionales et les défis structurels, notamment en Afrique de l’Ouest, appellent à une lecture nuancée des dynamiques à l’œuvre.

Infographie — Économie · Sénégal

Des fondamentaux en amélioration, mais inégalement répartis

Le rapport de la BAD, publié en marge de ses assemblées annuelles au Congo, dresse un tableau contrasté. Si la croissance globale du continent se maintient au-dessus de 4 %, ce sont surtout l’Afrique de l’Est – attendue à 5,9 % en 2026 – et l’Afrique du Nord qui tirent la moyenne. L’Afrique de l’Ouest, elle, affiche une progression plus modeste, avec des taux souvent inférieurs à 5 % pour les économies les plus importantes, à l’exception du Ghana, du Niger et du Sénégal qui figurent parmi les locomotives régionales. Les performances ouest-africaines sont portées par une bonne tenue des prix des matières premières, une amélioration de la gestion macroéconomique et une reprise de la production agricole. Mais ces moteurs restent vulnérables aux chocs extérieurs, comme l’a montré la récente flambée des coûts de l’énergie.

L’inflation, bien qu’en net recul – de 21,8 % en 2024 à 13,6 % en 2025 –, demeure élevée dans plusieurs pays de la région, notamment au Ghana et au Nigeria, où elle grève le pouvoir d’achat des ménages et complique la planification des entreprises. La BAD souligne que de nouvelles pressions inflationnistes pourraient surgir si les prix de l’énergie et des importations continuaient d’augmenter.

Des flux financiers records, mais une dépendance qui interroge

Le rapport met en avant des indicateurs financiers encourageants : les investissements directs étrangers (IDE) ont bondi de 75 % en 2024 pour atteindre 97 milliards de dollars, tandis que les transferts de fonds des migrants ont progressé de 14 % pour s’établir à 186 milliards de dollars, devenant la première source de financement externe du continent. Ces flux sont particulièrement significatifs pour des pays comme le Sénégal, le Mali ou la Côte d’Ivoire, où les transferts représentent une part importante des revenus des ménages. Toutefois, cette manne financière reste volatile et dépend des économies des pays hôtes, souvent affectées par les tensions géopolitiques et les fluctuations des monnaies.

Par ailleurs, la BAD alerte sur le déficit de financement des infrastructures et du capital humain. « Le continent doit mobiliser davantage de ressources internes, approfondir ses systèmes financiers et intégrer ses marchés de capitaux », a insisté Sidi Ould Tah. Cette recommandation fait écho aux difficultés rencontrées par plusieurs États ouest-africains, dont l’endettement public s’est accru ces dernières années. Comme le rappelait une analyse du FMI en mai 2026, la pression de la dette s’aggrave dans l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA), limitant les marges de manœuvre budgétaires.

Des réformes nécessaires pour consolider la dynamique

Les Perspectives économiques 2026 insistent sur la nécessité de réformes structurelles pour transformer la croissance en développement durable. L’accent est mis sur la diversification économique, la transition énergétique et l’accélération de l’intégration régionale. En Afrique de l’Ouest, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) offre des opportunités, mais sa mise en œuvre se heurte encore à des obstacles réglementaires et logistiques. La BAD appelle également à renforcer les systèmes de protection sociale et à investir dans l’éducation et la formation, afin de tirer parti du dividende démographique.

Le cas du Sénégal illustre bien les enjeux. Le pays bénéficie d’une croissance robuste, portée par les infrastructures et les services, mais reste exposé aux aléas climatiques et à une dette publique qui avoisine 70 % du PIB. Les récentes tensions sociales et politiques rappellent que la croissance ne suffit pas si elle n’est pas inclusive. La BAD, en insistant sur le capital humain, pointe là un défi essentiel pour toute la région.

Vers une souveraineté économique à construire

Au-delà des chiffres, le rapport de la BAD invite à une réflexion sur le modèle de développement du continent. La baisse de l’aide au développement, couplée à la fragmentation du commerce mondial, pousse les États africains à repenser leurs sources de financement et à renforcer leur autonomie. L’essor des marchés de capitaux locaux, le recours aux partenariats public-privé et l’exploitation des chaînes de valeur régionales sont autant de pistes explorées par les économies ouest-africaines.

Mais ces transitions prennent du temps. La BAD elle-même reconnaît que le déficit de financement reste un frein majeur. Les 97 milliards de dollars d’IDE enregistrés en 2024, bien qu’en forte hausse, ne représentent encore qu’une fraction des besoins estimés à plus de 400 milliards par an pour combler le retard d’infrastructures. La croissance économique de l’Afrique de l’Ouest est donc prometteuse, mais elle devra s’accompagner de réformes profondes et d’une meilleure mobilisation des ressources internes pour éviter que les fragilités structurelles n’enrayent la dynamique.

Alors que le continent confirme sa place de pôle de croissance mondial, les écarts entre régions et la persistance de vulnérabilités structurelles rappellent que la performance macroéconomique ne garantit pas un développement équilibré. Pour l’Afrique de l’Ouest, l’enjeu des prochaines années sera de transformer cette croissance en opportunités durables pour l’ensemble de sa population, tout en renforçant sa résilience face aux chocs extérieurs et à la pression de la dette.