Le 29 janvier 2026, la Cour de justice de la CEDEAO a rendu un arrêt historique dans l'affaire opposant la Ligue Togolaise des Droits de l'Homme (LTDH) et treize autres requérants à la République togolaise. En jugeant contraire au droit communautaire la révision constitutionnelle de mars 2024 ayant instauré la Ve République, la juridiction remet en cause un pan entier de l'architecture politique du Togo. Cette décision intervient dans un contexte régional marqué par des tensions autour des réformes constitutionnelles et une crédibilité financière en demi-teinte.
Ve République togolaise : le droit communautaire brise le verrou constitutionnel
La Cour de justice de la CEDEAO invalide la révision de mars 2024. Un séisme politique aux répercussions économiques.
L'Assemblée nationale togolaise termine son mandat le 31 décembre 2023 sans nouvelle élection.
L'Assemblée vote le passage au régime parlementaire. L'opposition dénonce un « coup de force ».
13 requérants (LTDH, partis d'opposition, diaspora) déposent une requête le 18 avril 2024.
La Cour de justice de la CEDEAO juge la révision contraire au droit communautaire. La Ve République vacille.
Voter une révision constitutionnelle avec un mandat expiré depuis le 31 décembre 2023 viole les principes démocratiques de la CEDEAO.
La CEDEAO rappelle que les normes de la Communauté priment sur les constitutions nationales en matière de processus démocratique.
L'architecture politique issue de la révision de mars 2024 est désormais contestée dans son fondement même.
Selon le FMI, le Togo affiche un solde budgétaire de -3,2 % du PIB et une dette publique brute de 63,0 % du PIB. L'inflation est contenue à 0,4 %.
La décision de la CEDEAO intervient dans un contexte régional marqué par des tensions autour des réformes constitutionnelles et une crédibilité financière en demi-teinte.
Source : FMI
Les faits : une révision constitutionnelle contestée
En mars 2024, l'Assemblée nationale togolaise, dont le mandat avait expiré le 31 décembre 2023, a adopté une révision majeure de la Constitution. Le pays est passé d'un régime semi-présidentiel à un système parlementaire, abolissant l'élection du président au suffrage universel direct. Cette transformation, qualifiée de « coup de force constitutionnel » par l'opposition, a été immédiatement contestée devant la Cour de justice de la CEDEAO. Le 18 avril 2024, un collectif de treize requérants – associations de défense des droits humains, partis politiques d'opposition et organisations de la diaspora – a déposé une requête introductive d'instance, dénonçant l'absence de légitimité du processus et sa non-conformité aux principes démocratiques de la Communauté.
L'arrêt du 29 janvier 2026 donne raison aux requérants sur plusieurs points clés. La Cour a estimé que la révision votée par une assemblée au mandat expiré violait les normes fondamentales de l'État de droit. Elle a également jugé que l'abolition de l'élection présidentielle directe, sans consultation populaire, portait atteinte au droit des citoyens de participer à la vie politique, garanti par les traités communautaires. Cet arrêt, s'il est appliqué, contraindrait le Togo à revenir sur les dispositions contestées et à organiser une nouvelle révision respectueuse des procédures.
Un arrêt aux lourdes conséquences politiques
La décision de la CEDEAO intervient dans un climat politique togolais déjà tendu. Depuis l'avènement de la Ve République, l'opposition dénonce un recul démocratique et une concentration des pouvoirs entre les mains du parti au pouvoir, l'Union pour la République (UNIR). Le nouveau système parlementaire a renforcé le rôle du Premier ministre, nommé par le président de l'Assemblée, tandis que le président de la République, élu pour un mandat de six ans par les députés, a vu ses prérogatives réduites. Pour de nombreux observateurs, cette réforme visait à verrouiller la succession à la tête de l'État après le long règne de Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005.
L'arrêt de la Cour de la CEDEAO remet en cause cette architecture et ouvre une période d'incertitude juridique. Le gouvernement togolais dispose de plusieurs options : contester l'arrêt devant la Cour de justice de l'Union africaine (inexistante pour l'instant), engager une nouvelle révision constitutionnelle conforme au droit communautaire, ou simplement ignorer la décision, risquant des sanctions de la part de la CEDEAO. La perspective d'élections législatives et présidentielles prévues pour 2028 – les premières sous la Ve République – pourrait être bouleversée si la Cour ordonne un retour au système antérieur.
Le précédent régional : la CEDEAO comme gardienne des normes démocratiques
Cet arrêt s'inscrit dans une série de décisions de la Cour de justice de la CEDEAO qui affirment son rôle de gardienne des principes démocratiques au sein de l'espace communautaire. Depuis la crise ivoirienne des années 2000 et les sanctions contre les putschs militaires, la juridiction a étendu sa compétence aux questions constitutionnelles. En 2022, elle avait déjà invalidé la révision constitutionnelle au Mali décidée par les autorités de transition, créant un précédent. Au Togo, la décision pourrait avoir des répercussions au-delà des frontières, alors que plusieurs pays de la région – du Bénin au Niger – connaissent des débats sur les limites de mandats et les révisions constitutionnelles.
La décision de la Cour intervient également dans un contexte économique régional fragilisé. Selon le rapport 2026 de l'Infrastructure Consortium for Africa, le déficit d'infrastructures en Afrique de l'Ouest atteint 118 milliards de dollars, tandis que la Banque mondiale alerte sur une inflation à 15,7 % en avril 2026. Dans ce contexte, la stabilité politique et la prévisibilité juridique sont des atouts majeurs pour attirer les investisseurs. La crédibilité financière du Nigeria a été récemment relevée par S&P à « B », mais l'incertitude politique au Togo pourrait peser sur la notation souveraine des pays de l'UEMOA, d'autant que la Côte d'Ivoire et le Sénégal sont également sous surveillance. L'arrêt de la CEDEAO, en renforçant l'État de droit, pourrait à terme rassurer les bailleurs de fonds, mais l'issue de la crise politique reste suspendue à la réaction des autorités de Lomé.
La décision de la Cour de justice de la CEDEAO du 29 janvier 2026 dépasse le simple cadre togolais. Elle interroge la relation entre souveraineté nationale et droit communautaire dans une région où les révisions constitutionnelles se multiplient. Le Togo, membre fondateur de l'UEMOA et de la CEDEAO, est aujourd'hui à un carrefour : appliquer l'arrêt et renforcer sa crédibilité démocratique, ou le défier et s'exposer à l'isolement régional. Cette affaire pourrait redéfinir les équilibres politiques ouest-africains, où la voie juridique s'affirme comme un contre-pouvoir face aux réformes unilatérales. Reste à savoir si les autorités de Lomé choisiront le dialogue ou l'affrontement.
Données de référence : Inflation : 0.4% (FMI)