Alors que TotalEnergies maintient son objectif de mise en service du mégaprojet Mozambique LNG en 2029, malgré des difficultés logistiques liées au détroit d'Ormuz, la raffinerie Dangote annonce une levée de 2,5 milliards de dollars pour financer son expansion. Ces deux annonces, intervenues le 24 juillet 2026, redessinent les équilibres énergétiques du continent. Elles interviennent dans un contexte de tensions contractuelles croissantes entre États africains et multinationales, comme le montrent les récentes menaces de renégociation des contrats pétroliers au Sénégal.
Le mégaprojet Mozambique LNG, porté par TotalEnergies et ses partenaires, avance malgré des vents contraires. Son PDG, Patrick Pouyanne, a réaffirmé jeudi l'objectif de 2029 pour la première production de gaz naturel liquéfié, à hauteur de 13,1 millions de tonnes par an. Pourtant, le projet est confronté à des difficultés d'approvisionnement en équipements en provenance des Émirats arabes unis, en raison de la quasi-fermeture du détroit d'Ormuz, point de passage stratégique perturbé par les tensions géopolitiques. Ce blocage logistique n'a pas entamé la détermination de l'opérateur, qui voit dans ce gisement un actif clé pour sécuriser l'approvisionnement gazier de l'Europe et de l'Asie. Mais cette persistance interroge : dans un contexte où plusieurs États africains, comme le Sénégal ou la Guinée, remettent en cause les conditions d'exploitation de leurs ressources, le modèle des mégaprojets portés par les majors est-il encore viable à long terme ?
La raffinerie Dangote : du Nigeria à l'Afrique de l'Est
De l'autre côté du continent, la raffinerie Dangote, déjà la plus grande d'Afrique avec une capacité de 650 000 barils par jour, vient de franchir une étape décisive vers son introduction en Bourse. Un placement privé de 2,5 milliards de dollars, auprès d'investisseurs non précisés, a été bouclé. Ce tour de table, le plus important investissement privé rendu public en Afrique selon le groupe, permet à des capitaux extérieurs d'entrer au capital, jusque-là détenu à 92,8 % par Aliko Dangote et à 7,2 % par la compagnie nationale nigériane NNPCL. L'objectif affiché est de doubler la capacité de raffinage pour atteindre 1,4 million de barils par jour d'ici à 2028, ce qui ferait de Dangote la plus grande raffinerie du monde, devant Jamnagar en Inde. Parallèlement, le groupe prévoit la construction d'une nouvelle raffinerie de 700 000 barils par jour à Lamu, au Kenya, en Afrique de l'Est.
Un signal fort pour le raffinage local
Cette expansion intervient dans un contexte où l'Afrique importe encore plus de 70 % de ses produits raffinés, malgré une production pétrolière conséquente. L'investissement dans Dangote s'inscrit dans une volonté de réduire cette dépendance et de capter la valeur ajoutée du raffinage sur le continent. La décision de construire une usine au Kenya est particulièrement stratégique : elle cible le marché est-africain, en pleine croissance, et pourrait modifier les flux d'approvisionnement régionaux, au détriment des raffineries européennes et moyen-orientales. Pour l'Afrique de l'Ouest, où le Sénégal a récemment menacé Woodside et BP d'un recours arbitral pour renégocier les contrats de Sangomar, le modèle Dangote offre une alternative : un leadership africain dans la transformation des hydrocarbures, loin des logiques extractives traditionnelles.
Des dynamiques contrastées pour l'énergie africaine
Ces deux mégaprojets illustrent des trajectoires divergentes. D'un côté, Mozambique LNG, porté par une major occidentale, dépend de financements internationaux et d'une stabilité géopolitique globale – le détroit d'Ormuz en est le talon d'Achille. De l'autre, Dangote, entreprise africaine, mise sur l'intégration verticale et une stratégie de scale, tout en s'appuyant sur des investisseurs privés. La question de la maîtrise des ressources revient avec force : alors que la Guinée durcit ses exigences de transformation locale de la bauxite et que le Nigeria tente de réformer son secteur pétrolier, le choix entre souveraineté et partenariats reste ouvert.
Par ailleurs, l'arrivée d'ADNOC en Afrique du Sud, reprenant les actifs de Shell, montre que les acteurs moyen-orientaux gagnent du terrain. Pour l'Afrique de l'Ouest, ces évolutions pourraient rebattre les cartes : la dépendance aux importations de produits raffinés, l'avenir des raffineries locales comme celle de la Société africaine de raffinage (SAR) au Sénégal, et la capacité des États à attirer des investissements tout en gardant le contrôle de leurs ressources sont autant de questions que ces annonces posent.
Alors que l'Afrique subsaharienne cherche à sortir du piège de la malédiction des ressources, les cas du Mozambique LNG et de Dangote dessinent deux voies possibles : l'une adossée aux majors internationales, l'autre portée par un capitalisme africain émergent. Reste à savoir si ces modèles pourront coexister et répondre aux aspirations de transformation locale, alors que les tensions sur les contrats et les chaînes d'approvisionnement mondiales s'accentuent.