Le vice-président de la Banque mondiale pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre, Ousmane Diagana, s'est rendu le 10 juillet 2026 dans le village de Lenivogo, dans la région du Poro, pour évaluer les retombées du programme de filets sociaux productifs. Trois ans après la sortie des bénéficiaires, les résultats montrent des initiatives locales florissantes : épargne collective, élevage, transformation agroalimentaire. Cette visite intervient dans un contexte où les grands projets extractifs et énergétiques dominent l'agenda régional, mais elle rappelle que la résilience communautaire reste un pilier du développement.
Filets sociaux : l’épargne villageoise qui défie les grands budgets
Trois ans après la fin des transferts, les AVEC de Lenivogo capitalisent et investissent. Retour sur un modèle de résilience.
Soro Kolo (élevage poulets) · Soro Maman (transformation soumbara)
Soit environ 650 euros par personne
🔄 Du transfert à l’investissement local
« Ces AVEC sont la preuve que la résilience communautaire reste un pilier du développement, même quand les grands projets extractifs dominent l’agenda. »
Un modèle de sortie durable
Accompagné de la ministre de la Cohésion nationale, Myss Belmonde Dogo, Ousmane Diagana a rencontré les associations villageoises d'épargne et de crédit (AVEC) Shigata et Bèhègnon. Ces structures, nées du programme, ont accumulé respectivement 3,5 et 4,5 millions de francs CFA. Loin des millions des budgets miniers, ces sommes reflètent une épargne populaire qui transforme les habitudes financières. Les anciens bénéficiaires, comme Soro Kolo (élevage de poulets) ou Soro Maman (transformation du soumbara), ont diversifié leurs activités, démontrant que les transferts monétaires, couplés à des formations, peuvent créer des dynamiques économiques endogènes.
Un investissement de 12 milliards FCFA pour 28 000 bénéficiaires
Dans la région du Poro, six cohortes ont été accompagnées pour un coût total de 12 milliards FCFA. Ce chiffre, rapporté au nombre de bénéficiaires, donne un coût par personne d'environ 428 000 FCFA, soit un peu plus de 650 euros. Rapporté aux effets observés – création de micro-entreprises, amélioration de la sécurité alimentaire, constitution d'une épargne collective – l'efficacité semble avérée. Cependant, la question de la reproductibilité à grande échelle se pose. Le programme ciblait des zones rurales spécifiques ; l'étendre à l'ensemble du territoire nécessiterait des moyens budgétaires conséquents.
Leçons pour l'Afrique de l'Ouest
Cette visite intervient dans un contexte régional marqué par des annonces de grands projets : gazoduc Nigeria-Maroc, relance textile au Nigeria, financements innovants pour le secteur minier ivoirien. Pourtant, le développement local, souvent négligé, fait ici l'objet d'une évaluation concrète. La Banque mondiale, par la voix de son vice-président, valide un modèle où l'impact se mesure à l'échelle du village. Cela entre en résonance avec les stratégies de résilience promues dans le Sahel, où les filets sociaux sont devenus un outil central face aux chocs climatiques et sécuritaires.
Une approche complémentaire aux grands investissements
Le choix de Lenivogo, dans le Nord ivoirien, n'est pas anodin. Cette région, frontalière du Mali et du Burkina Faso, est confrontée à des défis sécuritaires et à une pauvreté persistante. En misant sur les communautés, le programme crée un filet de sécurité qui peut atténuer les vulnérabilités. Toutefois, sans articulation avec des infrastructures plus larges – routes, électrification, accès aux marchés – ces micro-initiatives peinent à devenir des leviers de transformation structurelle. Les témoignages recueillis par Diagana montrent une amélioration des conditions de vie, mais la pérennité dépendra de l'environnement économique global.
Une évolution dans la philosophie de la Banque mondiale ?
Historiquement, la Banque mondiale a souvent privilégié les grands projets d'infrastructure. Cette visite marque un intérêt renouvelé pour l'évaluation ex post des programmes sociaux. En se rendant sur le terrain trois ans après la fin du dispositif, Diagana envoie un signal : l'institution veut des preuves de durabilité. Cela s'inscrit dans une tendance plus large de l'aide internationale, qui cherche à passer de la simple distribution de cash à des modèles d'autonomisation. Les AVEC, en particulier, illustrent comment l'épargne collective peut créer une forme de financement informel structuré, complémentaire aux systèmes bancaires classiques.
Limites et perspectives
Malgré ces succès, le programme n'est pas une panacée. Les montants d'épargne restent modestes face aux besoins de capitaux pour des investissements plus ambitieux. De plus, l'accompagnement après la sortie – crucial – dépend de la présence d'agents de terrain. Dans un contexte de contraintes budgétaires, l'État ivoirien devra arbitrer entre la reproduction de ce modèle et d'autres priorités. La visite de Diagana pourrait cependant influencer les prochains cycles de financement de la Banque mondiale en Afrique de l'Ouest, en favorisant des projets à ancrage local.
Cette visite à Lenivogo révèle une double tendance : d'une part, la reconnaissance que les filets sociaux productifs peuvent générer des impacts durables à condition d'être bien conçus ; d'autre part, la persistance d'un débat entre investissements massifs dans les infrastructures et appui aux micro-initiatives. Pour l'Afrique de l'Ouest, l'enjeu est de trouver un équilibre entre ces deux échelles, sachant que la résilience des communautés ne saurait se substituer à des politiques publiques ambitieuses. Les prochains mois montreront si cette approche communautaire inspire d'autres pays de la région.