Le 9 juin 2026, le vice-président de la Banque mondiale pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, Ousmane Diagana, a été reçu par le président ivoirien Alassane Ouattara pour saluer les progrès de la Côte d’Ivoire dans la mise en œuvre de politiques publiques orientées vers les résultats. Au cœur des discussions, l’initiative Africa Monitoring Initiative (AMI), qui entend mesurer l’efficacité des financements sur la base des impacts réels plutôt que des intrants financiers. Cette étape intervient dans un contexte régional marqué par la fin du programme FMI au Ghana, la feuille de route de Lagos pour la croissance et les réformes macroéconomiques en UEMOA, où la Côte d’Ivoire s’affirme comme un laboratoire d’un nouveau paradigme de développement.

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Une inflexion dans la logique de l’aide

La visite d’Ousmane Diagana à Abidjan ne se résume pas à un simple satisfecit. Elle matérialise un changement de paradigme dans l’approche des bailleurs de fonds en Afrique de l’Ouest. L’initiative AMI, présentée comme un outil de pilotage par les résultats, rompt avec la culture des « intrants » – budgets décaissés, projets lancés – pour se concentrer sur les extrants réels : réduction de la pauvreté, amélioration des services publics, création d’emplois. Ce virage répond à une critique récurrente de l’efficacité de l’aide, mais il intervient surtout à un moment où la région émerge de cycles de stabilisation macroéconomique. Le Ghana vient de conclure la dernière revue de son programme FMI de 3 milliards USD, tandis que les pays de l’UEMOA ont resserré leurs politiques monétaires et rationalisé leurs dépenses publiques pour restaurer les équilibres. L’heure n’est donc plus à l’urgence budgétaire, mais à la consolidation et à l’évaluation de l’impact.

La Côte d’Ivoire, vitrine d’une nouvelle orthodoxie

Selon Diagana, la Côte d’Ivoire fait partie des pays africains ayant enregistré des avancées significatives dans la gestion axée sur les résultats. Cette reconnaissance intervient alors qu’Abidjan accueille une rencontre régionale où plusieurs pays viennent s’inspirer de l’expérience ivoirienne. Ce rôle de vitrine n’est pas anodin : il conforte le positionnement de la Côte d’Ivoire comme hub économique et modèle de stabilité dans une sous-région encore marquée par des fragilités sécuritaires et politiques. Pourtant, ce modèle repose sur des choix exigeants. Les réformes macroéconomiques menées depuis 2012 – assainissement des finances publiques, amélioration du climat des affaires, investissements dans les infrastructures – ont porté leurs fruits, avec une croissance soutenue. Mais la question de l’inclusivité reste posée. Diagana lui-même a évoqué l’ambition d’une croissance « plus inclusive », signalant que le défi dépasse la simple performance statistique.

Les chantiers régionaux en arrière-plan

L’initiative AMI s’inscrit dans un faisceau de dynamiques régionales. En mai 2026, les dirigeants ouest-africains et centrafricains réunis à Lagos ont adopté une feuille de route pour accélérer la transformation structurelle. Parallèlement, le West African Power Pool (WAPP) a permis de construire plus de 4 000 km de lignes haute tension, reliant 15 pays et renforçant l’intégration énergétique – un facteur clé pour la compétitivité des économies. La Banque mondiale, de son côté, a annoncé un renforcement du financement en monnaie locale au sein de l’UEMOA pour soutenir le secteur privé. Ces chantiers, bien que distincts, convergent vers un même objectif : créer les conditions d’une croissance durable, mesurable non plus seulement par le PIB mais par l’amélioration tangible des conditions de vie.

Les limites d’une approche par les résultats

Si la méthode AMI séduit par sa rigueur, elle n’est pas exempte d’écueils. Mesurer l’impact suppose des données fiables, une capacité administrative robuste et un horizon temporel long – autant de conditions qui font défaut dans plusieurs États de la région. En se focalisant sur les résultats, le risque est de privilégier les projets à effets visibles et rapides au détriment de réformes structurelles plus diffuses, comme la réforme foncière ou la justice. Par ailleurs, la Côte d’Ivoire, souvent citée en exemple, bénéficie d’un contexte politique stable et d’une base économique diversifiée qui ne sont pas universalisables. D’autres pays de l’UEMOA, confrontés à l’insécurité ou à des chocs climatiques, peinent à suivre le même rythme.

Une évolution temporelle significative

Comparé aux précédents cycles d’engagement des bailleurs dans la région, ce recentrage sur les résultats marque une rupture. Pendant la décennie 2010, l’accent était mis sur l’atteinte des OMD puis des ODD, mais les mécanismes de suivi restaient souvent théoriques. Aujourd’hui, avec la fin des grands programmes d’urgence (FMI, allègements de dette) et l’émergence de nouveaux instruments comme l’AMI, la relation bailleurs-États entre dans une phase de maturité. Le discours de Diagana à Abidjan confirme que la Banque mondiale veut passer d’une logique de guichet à une logique de performance. Reste à savoir si les pays africains pourront s’approprier cette transformation sans en subir les contraintes.

La visite d’Ousmane Diagana à Abidjan ne clôt pas un débat, elle en ouvre un nouveau. L’initiative AMI cristallise la recherche d’une efficacité accrue de l’aide, mais aussi les tensions entre exigence de résultats et réalités locales. Alors que la Côte d’Ivoire accueille les regards comme modèle, c’est toute la région qui est conviée à repenser ses politiques publiques sous l’angle de l’impact. Un virage prometteur, mais dont la réussite dépendra de la capacité à concilier rigueur d’évaluation et flexibilité contextuelle.