Le 4 août 2026, le capitaine Ibrahim Traoré a franchi un nouveau palier dans sa « révolution » burkinabè : dissolution des partis politiques, prolongation de la transition et invitation explicite à « oublier la démocratie ». Ce recentrage politique s'accompagne d'un discours économique souverainiste, fondé sur la rupture avec les partenaires traditionnels et la quête d'autosuffisance. Mais deux ans après le coup d'État, l'écart se creuse entre les ambitions affichées et les résultats tangibles sur le terrain.

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Depuis septembre 2022, le pouvoir de Ouagadougou décline sa doctrine : production locale, agriculture vivrière, industrie nationale et indépendance vis-à-vis des financements extérieurs. En pratique, cette stratégie s'est traduite par l'expulsion des troupes françaises, un rapprochement militaire et économique avec la Russie, et une rhétorique inspirée de Thomas Sankara. L'écho rencontré par le discours du capitaine Traoré dans une partie de l'opinion ouest-africaine ne doit pas masquer une réalité plus contrastée : le pays reste structurellement dépendant de l'or, première exportation, et de l'aide internationale pour financer son budget.

La décision du tribunal de commerce de Ouagadougou en juin 2026, annulant l'accord d'achat d'or conclu en 2014 avec le groupe canadien Franco-Nevada et le condamnant à verser 5,2 milliards de francs CFA, illustre la volonté de reprendre la main sur les ressources minières. Cette jurisprudence s'inscrit dans un mouvement plus large de renégociation des contrats extractifs en Afrique de l'Ouest, où plusieurs États cherchent à accroître leur part de la rente. Elle signale aussi une judiciarisation des différends miniers, qui pourrait inquiéter les investisseurs étrangers au moment où le pays a plus que jamais besoin de capitaux.

La rencontre tenue en juin 2026 entre les autorités burkinabè et une délégation de la Banque africaine de développement, en vue de préparer le document de stratégie pays 2027-2031, révèle une autre facette de la réalité : la recherche d'un appui financier multilatéral, malgré la rupture affichée avec les partenaires traditionnels. Le pays ne peut se passer totalement des bailleurs de fonds, ni des mécanismes régionaux, même après son retrait de la CEDEAO acté en janvier 2025 avec le Mali et le Niger au sein de l'AES.

Cette double contrainte — affirmer sa souveraineté tout en maintenant des canaux de financement — explique certaines contradictions de la politique économique. D'un côté, Ouagadougou sanctionne le groupe Canal+ (amende du Conseil supérieur de la communication), de l'autre, il s'efforce de rassurer les institutions financières internationales. Le récit de la rupture coexiste avec une pratique plus pragmatique, faite de négociations discrètes et d'arrangements avec les acteurs étrangers.

L'insécurité persistante, qui s'étend sur une grande partie du territoire national, constitue un frein majeur à la mise en œuvre du projet économique. Les attaques des groupes armés liés à Al-Qaïda et à l'État islamique perturbent les circuits agricoles, empêchent l'exploitation de certaines zones minières et entretiennent une instabilité chronique. Dans ce contexte, les promesses de « décollage économique » peinent à convaincre, même si des succès sectoriels existent — comme dans l'agroalimentaire ou les échanges transfrontaliers au sein de l'AES.

La référence croissante à Thomas Sankara, dont le capitaine Traoré se réclame, installe une attente élevée : celle d'une transformation économique réelle au service des populations. Or, les indicateurs — pauvreté, accès aux services de base, déficits publics — ne montrent pas d'amélioration significative depuis 2022. Le pouvoir semble privilégier un contrôle politique accru plutôt que des réformes structurelles susceptibles de heurter des intérêts puissants.

Au-delà du cas burkinabè, c'est la viabilité d'un modèle de souveraineté économique sans base productive solide qui est interrogée. La trajectoire de Ouagadougou est observée par les autres membres de l'AES, mais aussi par les partenaires extérieurs qui attendent de voir si la rupture annoncée débouchera sur une alternative crédible au modèle économique existant.

La question qui se pose à l'échelle régionale est moins celle de la légitimité du discours souverainiste que celle de sa traduction concrète en termes de bien-être pour les populations. La capacité du pouvoir burkinabè à articuler rupture politique et efficacité économique déterminera, pour une large part, la crédibilité du modèle promu par l'AES dans toute l'Afrique de l'Ouest.