Le 24 mai 2026, Romuald Wadagni a officiellement pris ses fonctions de président du Bénin, succédant à Patrice Talon après une décennie de pouvoir. La cérémonie d’investiture a été marquée par la présence inattendue et très remarquée de hauts représentants des trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) – Mali, Burkina Faso et Niger –, un signal fort de volonté de décrispation régionale. Dans son discours, Wadagni a clairement affiché son intention de renouer le dialogue avec ces voisins, mis à l’écart depuis les coups d’État de 2020-2023. Cette main tendue, accueillie favorablement par le Premier ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine, pourrait marquer un tournant dans les relations entre le Bénin et les régimes militaires sahéliens, jusqu’ici marquées par la défiance et les sanctions.

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Un geste politique fort dans un climat de tensions régionales

L’investiture de Romuald Wadagni s’est déroulée dans un contexte géopolitique lourd. Depuis les coups d’État successifs au Mali (2020), au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023), les relations entre ces pays et le Bénin – sous la présidence de Patrice Talon – s’étaient considérablement dégradées. Le Bénin, membre de la CEDEAO, avait soutenu les sanctions imposées à ces États, notamment la fermeture des frontières avec le Niger après le putsch de juillet 2023, ce qui avait paralysé le commerce transfrontalier et exacerbé les tensions. La présence des délégations de l’AES à l’investiture, saluée par une ovation de la foule à Cotonou, constitue donc une rupture nette avec l’ère Talon.

Wadagni : un pragmatisme économique doublé d’une volonté diplomatique

Ancien ministre des Finances de Patrice Talon, Romuald Wadagni était perçu comme le continuateur de la politique économique libérale de son prédécesseur. La croissance béninoise, portée par les investissements dans les infrastructures et la zone franche de Glo-Djigbé, a effectivement atteint des taux élevés (autour de 6% par an ces dernières années). Mais Wadagni a choisi de se démarquer sur le plan diplomatique. Dans son discours d’investiture, il a déclaré : « Avec nos pays voisins, nous mettrons un accent particulier sur l’approfondissement de la coopération régionale. Le Bénin continuera d’agir pour la stabilité, le dialogue et le respect. » Ce virage est d’autant plus notable que le Bénin, frontalier du Niger et du Burkina Faso, subit directement les conséquences de l’insécurité régionale : les attaques djihadistes se sont multipliées dans le nord du pays, provoquant des déplacements de populations et des pertes économiques.

Une réponse positive de l’AES : l’entretien de Zeine

Le Premier ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine, présent à Cotonou, a immédiatement saisi la perche tendue par Wadagni. Interrogé par la presse, il a confié : « Je crois que c’est une nouvelle voie qui s’ouvre. Il a parlé de prendre son propre destin en main, de faire ses propres stratégies et ça, ça nous encourage. » Ce propos révèle une convergence de fond : les pays de l’AES revendiquent une souveraineté accrue, loin des injonctions extérieures – qu’elles viennent de la CEDEAO, de l’Union africaine ou des puissances occidentales. En insistant sur la nécessité de « travailler au raffermissement de ces relations », Zeine a ouvert la porte à un rétablissement des échanges commerciaux et sécuritaires, suspendus depuis la fermeture des frontières.

Les enjeux sous-jacents : commerce, sécurité et dépendance portuaire

Au-delà de la symbolique politique, les intérêts économiques sont considérables. Le Bénin est un carrefour portuaire vital pour les pays sahéliens enclavés. Le port de Cotonou est le principal point d’entrée des marchandises destinées au Niger, au Burkina Faso et au Mali. La fermeture des frontières avec le Niger en 2023 a lourdement pénalisé l’activité portuaire béninoise et les recettes douanières, sans pour autant affaiblir le régime nigérien. Une normalisation des relations permettrait de relancer ce flux commercial, estimé à plusieurs centaines de millions de dollars par an. Par ailleurs, la coopération sécuritaire est cruciale : les armées béninoise et nigérienne pourraient mieux coordonner leurs efforts face aux groupes djihadistes qui opèrent dans la zone des trois frontières.

Un test pour la CEDEAO et l’équilibre régional

Cette réconciliation naissante interroge sur le rôle de la CEDEAO, qui avait adopté une ligne dure envers les putschistes. Le Bénin, sous Wadagni, semble vouloir tracer une voie plus pragmatique, sans forcément rompre avec l’organisation régionale. Mais le message est clair : la priorité est donnée à la stabilité immédiate et aux intérêts économiques, plutôt qu’à des principes de doctrine. Ce réalisme pourrait inspirer d’autres États membres de la CEDEAO confrontés à des dilemmes similaires, notamment le Togo et la Côte d’Ivoire, également voisins de pays de l’AES.

Une évolution temporelle : du conflit larvé à l’espoir de normalisation

Il y a seulement quelques mois, en janvier 2026, les relations entre le Bénin et le Niger étaient toujours gelées, avec des accusations réciproques de déstabilisation. L’investiture de Wadagni a agi comme un catalyseur : en un an, le contexte a suffisamment mûri pour permettre ce dialogue. Les échanges officiels entre les deux parties, préparés discrètement avant la cérémonie, montrent que la volonté de normalisation était latente. Reste à savoir si cette dynamique se traduira par des actes concrets – réouverture des frontières, reprise des échanges diplomatiques – ou si elle restera à l’état d’intention.

La présence des dirigeants de l’AES à l’investiture de Romuald Wadagni est bien plus qu’un geste de courtoisie : elle matérialise une fenêtre d’opportunité pour redessiner la carte des alliances en Afrique de l’Ouest. Alors que la CEDEAO traverse une crise de légitimité depuis les sanctions infligées aux régimes militaires, le Bénin pourrait jouer le rôle de pont entre deux blocs. Mais ce rapprochement ne se fera sans heurts : les divergences sur la gestion de la sécurité, le rôle des partenaires extérieurs (notamment la France et la Russie) et les sensibilités nationales restent des obstacles majeurs. L’avenir dira si cette « nouvelle voie » sera durable ou si elle n’aura été qu’une parenthèse diplomatique.