Le sommet Africa Forward, qui s’est tenu à Nairobi les 11 et 12 mai 2026, a été le théâtre d’une recomposition des relations entre la France et l’Afrique. Emmanuel Macron y a prononcé un discours de rupture rhétorique, tandis que des accords bilatéraux d’un milliard d’euros avec le Kenya ont illustré le pivot vers l’Afrique de l’Est. En Afrique de l’Ouest, le Sénégal et la Côte d’Ivoire incarnent deux trajectoires opposées mais complémentaires pour attirer les capitaux et redéfinir leur souveraineté économique.

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Un sommet aux ambitions multiples

Le Africa Forward Summit a rassemblé dirigeants, investisseurs et acteurs privés autour de l’innovation et de la croissance durable. Pour la France, l’événement était l’occasion de renouveler un discours après des années de tensions sur le pré carré ouest‑africain. Emmanuel Macron a déclaré : « Nous sommes les vrais panafricanistes », tout en reconnaissant la fin de l’ère des réseaux d’influence. Ce virage rhétorique, calqué sur celui de Ouagadougou en 2017, intervient dans un contexte où plusieurs États ouest‑africains réorientent leurs alliances économiques et diplomatiques.

Le Sénégal, l’exception qui change la donne

Le Sénégal illustre la nouvelle donne. En mars 2026, le pays a enregistré un excédent commercial de 183,8 milliards de FCFA, porté par les premières exportations de pétrole du champ Sangomar et le gaz de Grand Tortue Ahmeyim. Ce basculement réduit sa dépendance vis‑à‑vis de l’aide française et lui offre une marge de manœuvre inédite. Parallèlement, Dakar a levé 29 milliards de FCFA sur le marché financier de l’UMOA, démontrant une capacité d’endettement souverain qui limite le recours aux bailleurs traditionnels. Cette indépendance économique nouvelle incite la France à ajuster son discours, mais les actes restent à mesurer.

La Côte d’Ivoire, le pari du numérique

À l’opposé du modèle extractif sénégalais, la Côte d’Ivoire mise sur l’économie numérique et l’industrie. Absente des rentes pétrolières, Abidjan a maintenu une croissance autour de 7 % sur la dernière décennie et cherche à devenir un hub digital régional. Sa participation au sommet visait à attirer des partenariats technologiques français, notamment dans les infrastructures numériques, la fintech et l’agro‑industrie. Ce positionnement reflète une stratégie de diversification post‑ressources, dans un contexte où la dépendance aux matières premières expose les économies ouest‑africaines aux chocs mondiaux.

Le Kenya, hub énergétique est‑africain

Les onze accords signés avec le Kenya, totalisant plus d’un milliard d’euros, marquent un tournant. Ils couvrent l’énergie (nucléaire civil, extension du parc éolien de Kipeto), les infrastructures ferroviaires et le numérique. Le Kenya, qui vise +10 000 MW en sept ans, mise sur le nucléaire pour sortir de la dépendance aux hydrocarbures. Ce choix contraste avec la trajectoire ouest‑africaine : le Nigeria a porté sa production pétrolière à 1,71 million de barils par jour, renforçant sa vulnérabilité aux fluctuations des prix. Le modèle kényan offre une alternative potentielle pour les États de la région désireux de diversifier leur mix énergétique.

France‑Afrique : un partenariat en recomposition

Le sommet révèle que la France n’est plus l’interlocuteur unique pour l’Afrique de l’Ouest. La rhétorique de Macron cherche à anticiper une érosion de l’influence, mais les faits demeurent contrastés. Les nouveaux partenariats avec le Kenya, la levée de fonds sénégalaise sur le marché régional et l’affirmation ivoirienne dans le numérique indiquent une multipolarité croissante. Les capitales ouest‑africaines testent des modèles de coopération plus horizontaux, où la France n’est qu’un partenaire parmi d’autres.

Ce que le sommet Africa Forward met en lumière, c’est la fin d’un schéma univoque : l’Afrique de l’Ouest n’est plus un bloc homogène ni un pré carré. Entre le Sénégal pétrolier, la Côte d’Ivoire numérique et le Kenya nucléaire, les trajectoires se diversifient. La question qui demeure : comment ces nouveaux modèles de souveraineté économique s’articuleront-ils avec les défis communs – endettement, changement climatique, intégration régionale – dans un espace UEMOA‑CEDEAO en mutation ?