Le sommet Afrique-France de Nairobi, dernière grande échéance africaine de la présidence Macron, cristallise le paradoxe d’une politique qui ambitionnait de rompre avec la Françafrique mais n’a pas su s’affranchir d’un imaginaire de puissance. Lancée en 2017 à Ouagadougou sur une promesse de refondation égalitaire, cette stratégie butte aujourd’hui sur un désenchantement africain accru, tandis que les économies ouest-africaines consolident leur souveraineté dans les secteurs minier et pétrolier. Le bilan de ces neuf années dessine une transition inaboutie, dont les héritages contrastés pèseront sur la relation future entre la France et l’Afrique de l’Ouest.

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Une promesse de rupture : le discours de Ouagadougou

En novembre 2017, Emmanuel Macron prononce à Ouagadougou un discours qui marque une inflexion. Il y assume la mémoire coloniale, refuse la logique des « grands frères » et propose un partenariat fondé sur la jeunesse, le numérique, l’innovation et la mobilité universitaire. Ce discours, salué comme une tentative de sortir du cadre de la Françafrique, répondait à une attente des sociétés civiles africaines, urbaines et connectées, désireuses d’une relation débarrassée des tutelles politiques et militaires. L’accent mis sur la culture et l’économie, plutôt que sur la défense et la diplomatie d’influence classique, semblait ouvrir une nouvelle ère.

Les limites d’une refondation

Pourtant, la réalité de l’action diplomatique et militaire a tempéré cette ambition. Le maintien de l’opération Barkhane, puis sa transformation en format plus resserré, et l’intervention au Sahel ont renvoyé l’image d’une France encore perçue comme une puissance interventionniste. Parallèlement, les relations avec des régimes jugés contestés, comme ceux du Cameroun ou du Tchad, ou la gestion des visas pour les pays de l’espace francophone ont nourri un sentiment de continuité. Les mécanismes économiques, notamment le franc CFA et les accords commerciaux, n’ont pas été fondamentalement révisés, malgré des annonces de réformes. Ce décalage entre le discours et les actes a nourri un désenchantement, amplifié par la concurrence croissante d’autres partenaires (Chine, Turquie, Russie).

Un continent en mouvement : la donne ouest-africaine

Cette évolution s’inscrit dans un contexte régional marqué par une affirmation croissante de souveraineté économique. Alors que le sommet de Nairobi se tient, les producteurs ouest-africains d’or et de pétrole renforcent leur capacité à négocier leurs ressources. Le Nigeria a porté sa production pétrolière à son plus haut niveau depuis cinq ans, et les mines d’or de la région confirment des cadences solides. Cette autonomie énergétique et minière, couplée à une diversification des partenariats internationaux, réduit la dépendance vis-à-vis de Paris. La jeunesse africaine, au cœur du discours macronien, se tourne désormais vers des modèles de développement moins centrés sur l’ancienne puissance coloniale. Le paradoxe est donc total : au moment où la France propose une relation rénovée, l’Afrique de l’Ouest est moins disposée à l’accepter sur les bases proposées.

L’héritage contrasté

Emmanuel Macron laisse une politique africaine dont les acquis sont réels mais fragiles. Il a incontestablement amorcé un travail de déconstruction du discours paternaliste et a mis sur la table des sujets jusque-là tabous, comme la colonisation. Mais il n’a pas su transformer cette impulsion en une refondation structurelle. Les partenariats économiques et sécuritaires ont évolué à la marge, sans rupture nette. Le sommet de Nairobi, plutôt qu’un aboutissement, apparaît comme le témoin d’une transition inaboutie : la France peine à exister autrement qu’en protectrice, tandis que l’Afrique de l’Ouest revendique une maturité diplomatique et économique que la relation bilatérale peine à reconnaître.

Alors que la présidence Macron s’achève, la relation France-Afrique se trouve à un carrefour. La promesse de Ouagadougou n’a pas été tenue, mais elle a ouvert un espace de dialogue et de critique qui oblige désormais toute politique africaine française à intégrer la demande de réciprocité et de respect. Simultanément, les dynamiques régionales ouest-africaines montrent que le continent n’attend plus la France pour écrire son avenir économique et politique. L’héritage de cette séquence pourrait bien être celui d’une normalisation : la France comme un partenaire parmi d’autres, ni plus ni moins influent que ses concurrents, mais contrainte de composer avec une Afrique qui impose ses conditions.