Les 20 et 21 juin 2026, la 64ᵉ session extraordinaire du Conseil des ministres de l’OMVS à Bamako a remis au premier plan le projet de navigation fluviale entre Saint-Louis (Sénégal) et Ambedidi (Mali). Cette initiative, qui vise à transformer le fleuve Sénégal en corridor économique régional, intervient dans un contexte de recomposition géopolitique sahélienne où l’eau et les infrastructures de transport deviennent des enjeux stratégiques. Elle offre au Mali, pays sans accès direct à la mer, une perspective nouvelle pour réduire sa dépendance aux corridors routiers et portuaires.

Infographie — Économie · Afrique de l'Ouest

Un projet ancien, une relance opportune

Le projet de réhabilitation de la voie navigable sur le fleuve Sénégal n’est pas nouveau. Inscrit dans les missions fondatrices de l’OMVS, il avait jusqu’ici peiné à franchir le cap des études techniques et des financements. Mais la session de juin 2026 marque un tournant : les ministres de l’Énergie et de l’Eau du Mali, du Sénégal, de la Mauritanie et de la Guinée ont non seulement réaffirmé leur engagement, mais ont également évalué les avancées concrètes, notamment en matière de gouvernance des sociétés du système OMVS et de maintenance des infrastructures énergétiques. Cette remobilisation s’explique par l’urgence stratégique : dans un Sahel secoué par l’instabilité et les fermetures de frontières, disposer d’une voie d’eau sécurisée devient un atout majeur.

L’enjeu malien : sortir de l’enclavement

Pour le Mali, le projet revêt une dimension existentielle. Enclavé au cœur de l’Afrique de l’Ouest, le pays subit de plein fouet les aléas des corridors routiers – coûts élevés, insécurité, dépendance aux ports de Dakar et d’Abidjan. La liaison fluviale Saint-Louis-Ambedidi, longue de plusieurs centaines de kilomètres, offrirait une alternative directe vers l’océan Atlantique, réduisant les délais et les coûts logistiques pour les exportations de coton, d’or ou de bétail. Les autorités maliennes, sous la pression des sanctions de la CEDEAO depuis 2022, multiplient les efforts pour diversifier leurs accès aux marchés internationaux. Ce projet s’inscrit dans cette stratégie de contournement des contraintes géopolitiques.

Un corridor intégrateur pour l’OMVS

Au-delà du cas malien, la navigation fluviale est conçue comme un levier d’intégration régionale. Le fleuve Sénégal traverse quatre pays aux économies complémentaires. L’aménagement de la voie d’eau pourrait stimuler le commerce intra-régional, notamment pour les produits agricoles, miniers et manufacturés. Les discussions de Bamako ont également porté sur la maintenance des barrages hydroélectriques (Manantali, Felou) qui alimentent les réseaux nationaux – un rappel que l’énergie et le transport sont les deux piliers de l’OMVS. Selon les analyses partagées lors de la session, le projet de navigation ne pourra réussir sans une gouvernance renforcée des sociétés communes et une coordination étroite des politiques douanières et tarifaires.

Entre espoirs et défis techniques

Les obstacles restent nombreux. Le fleuve Sénégal connaît des débits irréguliers, accentués par le changement climatique. La construction d’écluses, le dragage du lit et la mise aux normes des ports fluviaux nécessitent des investissements lourds, estimés à plusieurs centaines de millions de dollars, dont le financement n’est pas encore bouclé. Par ailleurs, l’insécurité dans certaines zones du nord du Mali et de l’est mauritanien pourrait compromettre la sûreté de la navigation. Les ministres ont donc chargé le Haut-Commissariat de l’OMVS d’accélérer les études de faisabilité et de rechercher des partenaires techniques et financiers, notamment auprès de la Banque africaine de développement et de la Banque mondiale.

Une dynamique géopolitique plus large

Cette relance intervient dans un contexte de recomposition des alliances au Sahel. Le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, conjugué à la création de l’Alliance des États du Sahel, pousse les États côtiers à renforcer leurs liens avec les pays enclavés par d’autres canaux. L’OMVS, organisation éprouvée par cinquante ans de coopération, apparaît comme un cadre stable pour contourner les tensions politiques. La navigation fluviale devient ainsi un instrument de soft power et de résilience régionale, dans une zone où l’eau est de plus en plus perçue comme une arme stratégique.

La 64ᵉ session extraordinaire du Conseil des ministres de l’OMVS a confirmé que le projet de navigation sur le fleuve Sénégal n’est plus une simple intention. En liant directement l’enclavement malien aux enjeux d’intégration régionale et de sécurité énergétique, il cristallise les ambitions d’une Afrique de l’Ouest en quête de nouvelles routes commerciales. Reste à savoir si les États membres parviendront à mobiliser les ressources nécessaires et à surmonter les défis sécuritaires pour faire de ce corridor une réalité opérationnelle dans la prochaine décennie.