Le rapport 2026 de la Banque mondiale sur la tarification du carbone dresse un portrait contrasté de l'Afrique. Alors que seuls une poignée de pays pratiquent une taxation directe – avec un prix moyen de 19 dollars la tonne porté par l'Afrique du Sud –, le continent émerge discrètement comme un futur fournisseur majeur de crédits carbone. Cette double dynamique révèle les stratégies divergentes des États africains face aux pressions climatiques et commerciales internationales.
Taxe carbone : le paradoxe africain
Prix moyen élevé mais empreinte infime : le poids de l’Afrique du Sud fausse la moyenne continentale.
Le continent ne pèse que 3 % des émissions mondiales, mais affiche un prix carbone moyen de 19 $/t grâce au poids de l’Afrique du Sud (308 rands/t, en hausse de 31 % en 2026). Sans Pretoria, la moyenne africaine chuterait sous les 5 $/t. Pendant ce temps, les crédits carbone émergent comme une piste alternative pour les États ouest-africains.
**Un prix moyen trompeur**
Selon le rapport « State and Trends of Carbon Pricing 2026 », les politiques de tarification directe du carbone couvrent désormais 29 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, avec 47 taxes carbone et 40 systèmes d’échange de quotas. En Afrique, seules quelques juridictions sont engagées dans cette voie : Afrique du Sud, Nigeria, Mauritanie, Maroc, Kenya, Botswana, Sénégal et Côte d’Ivoire. Pourtant, le prix moyen en Afrique subsaharienne atteint 19 dollars par tonne, un niveau supérieur à celui de l’Asie de l’Est-Pacifique (11 dollars) et bien au-dessus des 4 dollars de l’Amérique latine. Ce paradoxe s’explique par le poids écrasant de l’Afrique du Sud, dont la taxe carbone a été relevée de 31 % en 2026 pour atteindre 308 rands la tonne. Ce chiffre reflète une réalité concentrée : le continent ne contribue qu’à 3 % des émissions mondiales, mais quelques États imposent des coûts significatifs à leurs secteurs industriels.
**L’ombre du mécanisme européen d’ajustement carbone**
L’enjeu ne se limite pas à la fiscalité intérieure. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) de l’Union européenne, en cours de déploiement, expose les exportateurs africains à des surcoûts si leurs produits ne sont pas soumis à une tarification carbone équivalente dans leur pays d’origine. Le Maroc, par exemple, risque de subir de plein fouet cette mesure en l’absence d’un prix domestique du carbone suffisant. Pour les économies ouest-africaines comme le Sénégal et la Côte d’Ivoire, qui figurent parmi les « en développement » d’un instrument de tarification directe, la question est cruciale : sans renforcement de leurs dispositifs, elles pourraient voir leurs exportations agricoles et minières pénalisées sur le marché européen.
**Le pari des crédits carbone**
Face à la difficulté politique de mettre en place des taxes carbone élevées, plusieurs États africains misent sur les crédits carbone comme levier de financement climatique. Le Rwanda illustre cette tendance : avec huit millions de tonnes de crédits autorisées par Kigali, le pays se positionne comme une plaque tournante des marchés de l’Article 6.2 de l’Accord de Paris. Ces mécanismes permettent aux États de vendre des réductions d’émissions à des acheteurs internationaux, générant des revenus sans imposer de coût direct aux entreprises locales. Au Nigeria, la taxe sur le torchage de gaz – 3,50 dollars par millier de pieds cubes brûlés – constitue une forme de tarification indirecte, mais son objectif principal est d’inciter à l’élimination du torchage routinier d’ici 2030.
**Un archipel réglementaire**
La cartographie africaine de la tarification carbone reste un archipel d’îlots isolés. L’absence de coordination régionale – en particulier en Afrique de l’Ouest – fragmente les efforts et limite l’émergence d’un marché commun. La Côte d’Ivoire et le Sénégal, bien qu’engagés dans des réflexions sur la taxe carbone, avancent à des rythmes différents. Pendant ce temps, la pression des partenaires commerciaux et des investisseurs s’accroît pour une harmonisation des standards. Le rapport de la Banque mondiale souligne que sans convergence, les pays africains risquent de voir leurs avantages comparatifs érodés par des mécanismes unilatéraux comme le MACF.
**Quelle perspective pour l’Afrique de l’Ouest ?**
La région, qui compte parmi les plus vulnérables aux changements climatiques, doit concilier développement économique et atténuation des émissions. Si elle reste marginale dans la tarification directe, elle pourrait néanmoins tirer parti de ses vastes puits de carbone – forêts, mangroves, savanes – pour générer des crédits carbone de qualité. Toutefois, la crédibilité de ces crédits repose sur des systèmes de mesure, de déclaration et de vérification robustes, dont l’absence peut nourrir les critiques sur l’intégrité environnementale. La question centrale est donc moins le niveau de la taxe que la capacité des États à bâtir des institutions capables de piloter une transition juste et transparente.
Alors que le monde s’achemine vers une convergence des prix du carbone, l’Afrique se trouve à un carrefour : renforcer ses dispositifs internes pour éviter les pénalités commerciales, ou capitaliser sur son potentiel de crédits sans bouleverser son tissu productif. Le rapport 2026 de la Banque mondiale ne livre pas de recette, mais il met en lumière les choix structurants que les gouvernements ouest-africains devront opérer dans les prochaines années, sous le regard croisé de leurs partenaires et de leurs populations.