Depuis quelques jours, des messages viraux affirment que le Nigeria, la Sierra Leone et la Gambie ont « rejeté » le projet de monnaie commune Eco. Une assertion démentie par les faits, mais qui témoigne des tensions institutionnelles persistantes au sein de la CEDEAO. Retour sur une controverse qui, depuis six ans, cristallise les divergences entre les pays de la zone franc et ceux de la zone monétaire ouest-africaine.

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La rumeur a la vie dure. Sur les réseaux sociaux, des publications reprennent l'idée que trois pays membres de la CEDEAO auraient tourné le dos à l'Eco, la future monnaie unique de la région. Une vérification des déclarations officielles et des résolutions communautaires révèle une tout autre réalité. Le Nigeria, la Sierra Leone et la Gambie sont, avec le Ghana, la Guinée et le Libéria, les membres historiques de la Zone monétaire ouest-africaine (ZMAO), créée il y a plus de vingt-cinq ans précisément pour préparer l'introduction de l'Eco. Ils continuent de participer aux réunions des gouverneurs de banques centrales, des ministres des finances et des chefs d'État consacrées à l'union monétaire. Leur position, réaffirmée à plusieurs reprises, n'a jamais été un rejet du principe d'une monnaie commune, mais un refus de voir le nom « Eco » accaparé unilatéralement par l'UEMOA.

Une rumeur ancrée dans un malentendu fondateur

L'origine de cette confusion remonte à janvier 2020, lorsque l'Union économique et monétaire ouest-africaine a annoncé la transformation du franc CFA en « Eco ». Cette décision, présentée comme une avancée, avait provoqué une vive réaction des six pays de la ZMAO. Ils avaient alors dénoncé une appropriation unilatérale du nom et un non-respect de la feuille de route collective adoptée par les quinze États de la CEDEAO. Comme souvent, la nuance a été perdue dans le débat public. Les États de la ZMAO ne rejetaient pas la monnaie unique ; ils contestaient une méthode qui contournait les instances communautaires. Leur position était institutionnelle : l'Eco devait naître d'un processus communautaire, impliquant tous les membres, et non d'un simple changement de nom du franc CFA.

Cette distinction est cruciale pour comprendre les dynamiques actuelles. Le Nigeria, qui pèse près de 70 % du PIB régional et plus de la moitié de la population de la CEDEAO, n'a jamais annoncé son retrait du projet. Abuja continue de participer aux négociations et aux groupes de travail. Cependant, les autorités nigérianes insistent sur un point central : une monnaie unique ne peut être viable que si les économies convergent réellement. La discipline budgétaire, le contrôle de l'inflation, la stabilité du taux de change et la soutenabilité de la dette sont autant de critères qu'elles jugent indispensables avant toute circulation de l'Eco. Un discours de prudence qui, s'il éloigne l'échéance, n'équivaut pas à une défection.

La convergence, nerf de la guerre monétaire

Le débat sur l'Eco ne se réduit pas à une querelle de noms. Il révèle une fracture profonde entre deux approches de l'intégration régionale. D'un côté, les huit pays de l'UEMOA, qui partagent déjà une monnaie commune adossée au Trésor français, plaident pour une avancée rapide, souvent perçue comme un moyen de renforcer leur souveraineté monétaire. De l'autre, les pays de la ZMAO, aux structures économiques plus hétérogènes et aux niveaux d'inflation parfois très dispersés, estiment qu'une union monétaire prématurée serait contre-productive. Cette opposition n'est pas nouvelle, mais elle s'inscrit dans un contexte régional marqué par des tensions économiques et politiques. Depuis le début de l'été 2026, plusieurs signaux indiquent que la séquence est délicate : au Sénégal, la prise de fonctions d'Al Aminou Lô à un poste clé de la politique économique concentre les attentes des milieux d'affaires et des partenaires multilatéraux, dans un pays qui aborde une phase budgétaire complexe. La BCEAO elle-même a publié des résultats contrastés, alimentant les interrogations sur la solidité de la zone monétaire actuelle.

La réaffirmation par la Gambie de son engagement en faveur de l'Eco en 2026, dans un appel pressant aux autres États membres, apparaît comme un contrepoids aux rumeurs de défection. Banjul rappelle que le projet reste l'horizon commun, tout en reconnaissant les obstacles. Ce décalage entre la perception médiatique et la réalité des négociations est en soi un phénomène géopolitique majeur. Il illustre la difficulté de construire une intégration monétaire dans un espace où les souverainetés nationales restent jalouses et où les asymétries économiques demeurent considérables. La question de l'Eco, au fond, dépasse la simple technique monétaire : elle engage la vision même de l'Afrique de l'Ouest, partagée entre l'héritage du franc CFA et l'aspiration à une autonomie collective.

En attendant, les rumeurs continueront de circuler, portées par une opinion publique en quête de repères dans un environnement économique incertain. Les prochaines échéances communautaires, notamment les réunions des ministres des finances et des gouverneurs de banques centrales, seront scrutées de près. Elles donneront peut-être l'occasion de clarifier une feuille de route que les quinze États n'ont jamais officiellement abandonnée, mais que les réalités nationales ne cessent de compliquer.

L'écho persistant de ces fausses nouvelles en dit long sur la sensibilité du dossier monétaire ouest-africain. Au-delà de la question technique de l'Eco, c'est la capacité de la CEDEAO à penser un projet commun à quinze dans un contexte de divergences croissantes qui se trouve en jeu. L'intégration monétaire, pierre angulaire d'une union économique plus poussée, demeure un horizon fragile, constamment négocié entre les capitales et les institutions régionales. L'avenir du franc CFA et de ses alternatives ne se jouera pas sur les réseaux sociaux, mais dans les négociations discrètes où se dessine, pas à pas, l'architecture monétaire de l'Afrique de l'Ouest de demain.