Un même pays, trois chiffres de dette différents. Sénégal, Bénin, Côte d’Ivoire : dans plusieurs États d’Afrique de l’Ouest, les ratios d’endettement public varient selon l’institution qui les produit, sans qu’il s’agisse nécessairement de tromperie. Derrière ces écarts se joue une question de méthode, de périmètre et de conventions comptables. Alors que la région cherche à renforcer la transparence budgétaire après les crises récentes, cette diversité des métriques révèle des fragilités statistiques et institutionnelles persistantes.

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Des chiffres qui ne disent pas la même chose

En finances publiques, un ratio de dette n’est jamais un simple chiffre. Il résulte d’un ensemble de conventions qui déterminent ce qui est compté et ce qui ne l’est pas. Mor Thiam, chercheur associé à l’Institut national du service public, rappelle qu’il est « très fréquent de trouver des chiffres différents pour un même pays ». Selon que l’on adopte une définition juridique (dette contractée directement par l’État) ou économique (incluant les engagements implicites, les garanties, les arriérés), le résultat peut varier de plusieurs points de PIB. Cette dualité n’est pas propre à l’Afrique de l’Ouest – l’Union européenne elle-même jongle entre plusieurs indicateurs – mais elle y prend une acuité particulière.

Une coexistence de référentiels

Au Sénégal, au Bénin et en Côte d’Ivoire, les administrations nationales, la BCEAO et le FMI publient des séries qui divergent sensiblement. Les écarts tiennent notamment au traitement des entreprises publiques, des partenariats public-privé ou des dettes contractées par les collectivités locales. Le périmètre de consolidation n’est pas toujours le même, et certains engagements, comme les arriérés de paiement ou les dettes commerciales, peuvent être exclus d’un côté mais comptabilisés de l’autre. « Les institutions ne regardent pas exactement la même réalité comptable », synthétise Mor Thiam. Or, ces divergences ont des conséquences concrètes : un ratio plus bas peut autoriser de nouveaux emprunts, tandis qu’un ratio plus élevé déclenche des alertes.

La transparence à l’épreuve des crises

Cette question des périmètres intervient dans un contexte où la confiance dans les données publiques est fragile. L’article précédent du 14 mai 2026 sur la gouvernance soulignait « l’appel à une refondation inclusive face à la crise de confiance ». Les chiffres de la dette en sont un révélateur : lorsque plusieurs versions coexistent, le débat public se polarise et les soupçons de manipulation prospèrent. Pourtant, comme le souligne le chercheur, la diversité des sources n’est pas en soi un problème – elle l’est si elle n’est pas explicitée. L’absence d’harmonisation des normes comptables et de publication systématique des notes méthodologiques entretient l’opacité.

Des capacités statistiques inégales

La qualité des données dépend aussi de la capacité technique des administrations. La récente rencontre de Brazzaville sur les statistiques en Afrique centrale (évoquée dans l’article du 14 mai) montre que la région s’interroge sur les standards à adopter. Dans l’UEMOA, des progrès ont été réalisés avec l’appui de la BCEAO, mais les disparités entre pays restent fortes. Au Bénin, par exemple, la direction de la dette dispose d’outils modernes, tandis que dans d’autres États, la collecte des données reste artisanale. Ces écarts de capacité renforcent la coexistence de référentiels non coordonnés.

Un enjeu de souveraineté statistique

Au-delà des aspects techniques, la fabrique des chiffres de la dette touche à la souveraineté. Les institutions internationales imposent leurs définitions, parfois peu adaptées aux réalités locales. L’article sur la dollarisation des filières aurifères (14 mai) illustrait comment des flux financiers échappent aux comptes nationaux. De même, certains instruments de dette libellés en devises ou adossés à des ressources naturelles peuvent être traités différemment selon les normes. Harmoniser les périmètres sans nier les spécificités nationales est un défi que les pays ouest-africains doivent relever pour reprendre la main sur le récit de leur endettement.

Les divergences dans les ratios de dette publique au Sénégal, au Bénin et en Côte d’Ivoire ne sont pas un simple problème statistique. Elles révèlent des tensions plus profondes entre normes internationales et pratiques locales, entre transparence et souveraineté, entre urgence des financements et rigueur comptable. Alors que la région se tourne vers des mécanismes de refinancement et de restructuration, la capacité à produire des chiffres partagés et crédibles conditionne l’accès aux marchés et la confiance des partenaires. Loin d’être un détail d’expert, la fabrique de la dette est devenue un enjeu politique de premier ordre.