La Côte d’Ivoire, première économie de l’UEMOA, affiche une croissance soutenue et un retour sur les marchés obligataires internationaux. Mais dans le même temps, les autorités régionales accélèrent le développement des marchés de capitaux locaux et renforcent leurs réserves de change. Deux mouvements qui traduisent une ambition stratégique : réduire la dépendance au dollar et bâtir une architecture financière plus souveraine.

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Un marché financier régional en pleine professionnalisation

Le discours de Kossi Tenou, président de l’Autorité des marchés financiers de l’Umoa (AMF-Umoa), devant les alumni de l’institution ne relève pas de l’anecdote. En insistant sur la nécessité d’analystes financiers, d’experts en finance durable, en gestion des risques ou en titrisation, il dessine les contours d’un marché qui veut passer à l’échelle. La professionnalisation des métiers de la finance boursière est un préalable à la multiplication des émissions en monnaie locale – une alternative aux emprunts en dollars qui exposent les États aux fluctuations de change.

Cette démarche s’inscrit dans un contexte où la région a historiquement souffert d’une « dépendance au dollar » à la fois pour ses réserves et pour le financement de sa dette. La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) gère des réserves de change dont une partie est libellée en dollars, et les États émettent régulièrement des euro-obligations sur les marchés internationaux. Mais les récentes turbulences monétaires mondiales – hausse des taux américains, appréciation du dollar – ont rappelé le coût de cette dépendance.

Des réserves de change confortables, signe de résilience

Les données du Sénégal illustrent cette évolution. À fin décembre 2025, les actifs extérieurs nets des banques sénégalaises atteignaient 2 597,2 milliards de francs CFA, un niveau record qui témoigne d’une accumulation de réserves. Cette abondance relative permet de faire face aux importations et de stabiliser la monnaie, mais elle révèle aussi une capacité à se financer sans recourir systématiquement aux marchés dollarisés. Pour l’ensemble de l’UEMOA, ces actifs ont progressé de manière significative depuis 2020, grâce à la remontée des cours des matières premières et à la discipline budgétaire imposée par les programmes d’ajustement.

Le Ghana, voisin non membre de l’UEMOA, vient de clore son programme de 3 milliards de dollars avec le FMI et bascule vers un dispositif PCI de consolidation. Cette sortie, après des progrès macroéconomiques « notables », indique que la région dans son ensemble cherche à réduire sa vulnérabilité aux chocs externes. Même si le Ghana utilise le cedi, les leçons de sa crise de la dette en 2022-2023 – directement liée à une dépendance excessive au dollar – ont été retenues par les États francophones.

La Côte d’Ivoire, qui a renouvelé sa confiance au président Ouattara, illustre cette double stratégie. D’un côté, elle continue d’emprunter sur les marchés internationaux – elle est la mieux notée d’Afrique de l’Ouest – mais de l’autre, elle développe son marché obligataire régional. La réforme des marchés financiers est un pilier de la transformation structurelle vantée par le gouvernement : industrialisation, souveraineté agroalimentaire, meilleure répartition des richesses. Sans marchés de capitaux profonds, ces ambitions resteraient lettre morte.

La révolution numérique, accélérateur de souveraineté monétaire

L’autre volet de cette dédollarisation est numérique. Au Togo, la signature d’un accord entre la Société d’Infrastructures Numériques et ST DIGITAL pour déployer un cloud privé consolide la souveraineté numérique – condition nécessaire à l’émergence de monnaies digitales de banque centrale (MNBC). Plus largement, le développement des stablecoins, comme le montre la levée de 8 millions de dollars par Checker (une start-up de paiement en stablecoins), ouvre des voies alternatives pour les transactions internationales, hors du circuit dollarisé.

La région ne prétend pas abandonner le dollar du jour au lendemain. Le franc CFA, arrimé à l’euro, offre déjà une certaine stabilité, mais il expose à la politique monétaire de la BCE. L’ambition, portée par les réformes de l’UEMOA et les discours de ses régulateurs, est de construire un écosystème financier qui puisse offrir aux États et aux entreprises des solutions de financement en monnaie locale, tout en accumulant des réserves de change suffisantes pour faire face aux crises.

Les investisseurs étrangers suivent de près ces évolutions. Les euro-obligations ivoiriennes restent attractives, mais l’essor des obligations de l’État en franc CFA – souvent sur des maturités longues – témoigne d’une confiance croissante. Le pari de la monnaie locale ne se joue pas seulement à Abidjan ou Dakar : il s’inscrit dans un mouvement global de remise en cause de l’hégémonie du dollar, accéléré par la guerre en Ukraine et la fragmentation des échanges.

Vers une architecture financière plus autonome

Les prochains mois seront décisifs. La BCEAO doit finaliser sa feuille de route pour une monnaie numérique, tandis que les bourses régionales (BRVM) se préparent à accueillir des émissions de dette verte et des produits structurés. L’éducation financière – évoquée par Kossi Tenou – devient un enjeu de masse : il faut former les analystes, les régulateurs et les investisseurs pour que ces marchés ne restent pas l’apanage des banques internationales.

Le chemin est long, mais les signaux sont convergents. La Côte d’Ivoire et ses voisins de l’UEMOA avancent sur trois fronts : l’approfondissement des marchés de capitaux, la gestion prudente des réserves et l’innovation numérique. Ensemble, ils construisent les piliers d’une souveraineté monétaire qui, sans être totale, réduit progressivement la dépendance au dollar.

Cette dynamique régionale n’est pas isolée. En Afrique de l’Est, au Nigeria ou en Afrique du Sud, des initiatives similaires de dédollarisation émergent, qu’il s’agisse de l’utilisation des monnaies locales dans le commerce intra-africain ou de la création de systèmes de paiement alternatifs. L’UEMOA, forte de sa banque centrale commune et de son marché intégré, pourrait bien devenir un laboratoire pour la souveraineté financière africaine – pour peu que la professionnalisation et l’innovation suivent le rythme des ambitions politiques.