Les états financiers 2025 de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) révèlent que 86 % de ses avoirs extérieurs sont placés auprès de contreparties européennes, 82 % de ses réserves de change sont libellées en euros et 92 % de son stock d'or est déposé en Europe. Ces chiffres, certifiés par Deloitte, interviennent pourtant six ans après la réforme de 2019 qui a clos le compte d'opérations au Trésor français et rendu à la BCEAO sa pleine autonomie de placement. Ils interrogent la capacité de l'institution à adapter sa gestion à un environnement géoéconomique en pleine recomposition.

Infographie — BCEAO

Une photographie de l'inertie post-réforme

Les données issues des notes annexes des états financiers 2025 de la BCEAO offrent un aperçu sans fard de la réalité de sa gestion de réserves. Sur un portefeuille total de 40 595 milliards de FCFA, les réserves de change atteignent 16 352 milliards FCFA (24,9 milliards d'euros), en hausse de 91 % sur un an grâce à des cours des matières premières exceptionnels. Mais cette manne supplémentaire n'a pas modifié la répartition géographique : les dépôts auprès de correspondants étrangers bondissent de 177 % à 12 356 milliards FCFA, mais restent concentrés en Europe. Le portefeuille de titres, composé à 3 941 milliards FCFA, est intégralement libellé en euros sur la partie souveraine (3 463 milliards FCFA).

Cette photographie contredit l'esprit de la réforme de décembre 2019, qui avait supprimé l'obligation de dépôt des réserves de change auprès du Trésor français et libéré la BCEAO de la contrainte de centralisation. L'objectif était de permettre une diversification des placements, tant en termes de devises que de zones géographiques. Or, six ans plus tard, la structure est restée quasi inchangée.

Les ressorts d'une dépendance qui persiste

Plusieurs explications coexistent pour justifier cette permanence. La première tient à la liquidité et à la sécurité du marché européen. Les obligations souveraines de la zone euro offrent un rendement faible mais une sécurité de placement jugée optimale pour des réserves de change, dont la vocation première est de garantir la stabilité du taux de change du franc CFA. La BCEAO privilégie donc la sécurité sur le rendement, conformément à son mandat.

Un second facteur est technique : le franc CFA est arrimé à l'euro via un taux de change fixe (1 euro = 655,957 FCFA). Pour maintenir cette parité, la banque centrale a besoin de détenir des euros afin d'intervenir sur le marché des changes en cas de pression. Une diversification massive vers d'autres devises (dollar, yuan) introduirait un risque de change supplémentaire, pouvant fragiliser l'ancrage.

Enfin, un élément d'ordre politique et institutionnel joue un rôle. Malgré la réforme de 2019, les accords de coopération monétaire entre les pays de l'UEMOA et la France restent en vigueur. Ils garantissent une convertibilité illimitée du franc CFA, en contrepartie de quoi la BCEAO doit maintenir des réserves de change en partie en euros. La dépendance est donc aussi le produit d'un cadre juridique hérité.

Les implications d'une non-diversification

Le maintien d'une allocation presque exclusivement européenne expose la BCEAO à des risques de concentration. Le premier est le risque de contrepartie : en cas de crise financière en Europe, la banque centrale verrait ses réserves affectées. Le second est le risque de change, qui est ici neutralisé par l'ancrage, mais qui prive l'institution de toute diversification stratégique. Alors que la Chine est devenue le premier partenaire commercial de la zone UEMOA (avec 12,5 % des échanges en 2024, devant la France à 10,9 %), les réserves ne reflètent pas cette nouvelle réalité économique.

Cette situation peut également être lue comme un frein à une politique monétaire plus autonome. La BCEAO suit en pratique les orientations de la Banque centrale européenne, répercutant ses hausses de taux, ce qui peut être inadapté au cycle conjoncturel ouest-africain. La non-diversification des réserves verrouille en partie cette dépendance monétaire.

Comment évoluer sans rompre le cadre ?

Des voix s'élèvent pour réclamer une gestion plus active des réserves. L'économiste Kako Nubukpo, interrogé lors du sommet Africa Forward mi-mai 2026, a plaidé pour une « déconnexion progressive » du franc CFA de l'euro, en commençant par diversifier les réserves. Mais la BCEAO avance avec prudence. Son gouverneur a rappelé que toute modification de la structure des réserves doit être compatible avec la stabilité monétaire et les engagements internationaux.

Les récents progrès de l'intégration régionale, avec le lancement prochain de l'Eco (la monnaie unique de la CEDEAO), pourraient fournir un levier de réforme. Mais ce projet reste suspendu à des conditions de convergence macroéconomique non encore remplies. En attendant, la BCEAO gère ses réserves dans le cadre hérité, en conciliant sécurité et contrainte institutionnelle.

Ces chiffres posent une question plus large sur la capacité des banques centrales africaines à aligner leur gestion de réserves avec leurs nouvelles réalités commerciales et géopolitiques. La BCEAO n'est pas la seule : la Banque centrale du Ghana, bien que sortie du programme FMI en mai 2026, conserve une part importante de ses réserves en dollars. La granularité des données publiées par la BCEAO permet toutefois un débat transparent, qui pourrait à terme nourrir une réflexion sur l'évolution du cadre monétaire régional.