Aliko Dangote, l’homme le plus riche d’Afrique, a tranché : sa deuxième méga-raffinerie, d’une capacité de 700 000 barils par jour (bpd), sera construite à Lamu, sur la côte kényane. L’annonce met fin à des mois de spéculation entre le Kenya et la Tanzanie, mais ouvre une série d’interrogations sur le financement et l’approvisionnement en brut. Au-delà du projet lui-même, ce choix révèle les nouvelles dynamiques de la géographie pétrolière africaine et interroge la place de l’Afrique de l’Ouest dans la stratégie du groupe Dangote.

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Un pari géographique et logistique

Le choix de Lamu n’est pas anodin. Ce comté côtier abrite un port en eaux profondes inauguré en 2021, capable d’accueillir de très grands pétroliers. Le site offre un accès direct aux routes maritimes de l’océan Indien, à proximité des marchés asiatiques et du Moyen-Orient. En écartant Mombasa, principal port kényan, et en surmontant la concurrence tanzanienne, Dangote signale une volonté de s’ancrer dans un corridor économique est-africain en pleine émergence. La raffinerie, dont la construction est prévue sur 30 mois, doublerait presque la capacité actuelle de la raffinerie nigériane du groupe (650 000 bpd) pour atteindre, à terme, 1,4 million de bpd, ce qui en ferait la plus grande du monde.

Des incertitudes majeures sur le financement et l’approvisionnement

Pourtant, le projet reste fragile. Aucun accord de financement n’a été conclu, et surtout, l’origine du brut qui alimentera l’installation demeure inconnue. Les experts cités par l’AFP soulignent que sans garantie d’approvisionnement, la viabilité économique de la raffinerie est hypothétique. Le président kényan William Ruto a évoqué en avril la possibilité d’utiliser du pétrole de la République démocratique du Congo (RDC), mais les infrastructures de transport et la stabilité de la production congolaise sont loin d’être assurées. Dangote lui-même a bâti sa fortune sur le raffinage au Nigeria, où il bénéficie d’un accès privilégié au brut local. En Afrique de l’Est, la donne est radicalement différente : la région ne produit pas suffisamment de pétrole pour alimenter une raffinerie de cette taille.

Une stratégie de diversification ou un signal pour l’Afrique de l’Ouest ?

Cette expansion vers l’Est peut être lue comme une tentative de Dangote de diversifier ses actifs hors du Nigeria, où les défis réglementaires, fiscaux et sécuritaires pèsent sur les investissements. Mais elle interroge aussi l’avenir du raffinage ouest-africain. Alors que la CEDEAO cherche à harmoniser ses politiques énergétiques et à réduire sa dépendance aux importations de produits raffinés, le départ d’un investisseur majeur vers une autre région pourrait affaiblir la dynamique régionale. La raffinerie nigériane de Dangote, déjà opérationnelle, a permis au Nigeria de réduire ses importations de carburant, mais sa production peine encore à couvrir la demande locale. Le projet kényan, s’il se concrétise, captera une partie des ressources financières et techniques du groupe, au détriment peut-être de nouveaux investissements en Afrique de l’Ouest.

L’enjeu de l’intégration régionale et de la compétition entre pôles

Le choix de Lamu illustre aussi la compétition croissante entre les pôles économiques africains. Le Kenya, via la Vision 2030 et le développement du corridor de Lamu, ambitionne de devenir une plaque tournante régionale pour le commerce et l’énergie. La Tanzanie, de son côté, a perdu une bataille diplomatique et économique. Pour l’Afrique de l’Ouest, ce déplacement de centre de gravité est un avertissement : les investissements ne sont plus automatiquement attirés par les bassins de production historiques. La région doit donc renforcer son attractivité, notamment en améliorant le climat des affaires et la sécurité énergétique.

Des précédents et des leçons

Le précédent de la raffinerie nigériane de Dangote, entrée en service en 2024 après des années de retards et de dépassements de coûts, rappelle que les mégaprojets africains sont souvent confrontés à des difficultés de mise en œuvre. Lamu pourrait connaître un sort similaire. En attendant, le groupe Dangote continue de négocier avec les institutions financières internationales et les fonds souverains. L’issue de ces discussions sera scrutée de près, car elle déterminera si l’Afrique de l’Est peut devenir un nouveau hub pétrolier ou si le projet reste une ambition de papier.

La décision d’Aliko Dangote de construire sa méga-raffinerie à Lamu dépasse le simple cadre d’un investissement industriel. Elle témoigne de la recomposition des équilibres économiques continentaux, où l’Afrique de l’Est gagne en attractivité tandis que l’Afrique de l’Ouest doit repenser son modèle pour retenir et attirer les capitaux. L’avenir du projet, suspendu à des financements et à un approvisionnement encore incertains, dira si cette nouvelle carte pétrolière est destinée à rester un dessin ou à devenir une réalité géopolitique.