À compter du 1er août 2026, les opérateurs de transport urbain et interurbain du Grand Abidjan devront justifier de leurs obligations administratives. Ciblant en priorité les taxis communaux « Wôrô-Wôrô » et les taxis banalisés, cette campagne de régularisation intervient dans un contexte de congestion chronique et de bilan routier alarmant – plus de 500 accidents et 164 morts en février 2026. Au-delà de la sécurité, le gouvernement ivoirien cherche à formaliser un secteur clé de la mobilité urbaine, alors que l'économie informelle pèse encore lourd dans le PIB national.

Infographie — Économie · Côte d'Ivoire

Un secteur sous pression démographique

Abidjan, comme la plupart des grandes métropoles ouest-africaines, voit sa population croître à un rythme soutenu – environ 4 % par an – sans que les infrastructures de transport ne suivent. La demande de mobilité explose, mais l'offre reste largement portée par des opérateurs informels. Les taxis « Wôrô-Wôrô », véritables symboles du transport artisanal, échappent souvent aux contrôles techniques, aux assurances et aux obligations fiscales. Cette situation, si elle répond à un besoin social immédiat, génère des externalités négatives : accidents, embouteillages, pollution et pertes de recettes pour l'État.

La formalisation comme levier de sécurité et de recettes

Avec 164 morts en un mois et près de 2 000 blessés, le bilan routier de février 2026 a agi comme un électrochoc. Le gouvernement ivoirien a alors intensifié les contrôles et annoncé cette campagne de régularisation. L'objectif est double : réduire l'insécurité routière en s'assurant que les véhicules respectent les normes techniques, et élargir l'assiette fiscale. Le secteur des transports représente un gisement important de TVA et de taxes, mais son caractère informel prive l'État de ressources cruciales dans un contexte de tensions budgétaires – le déficit d'infrastructures dans la région est estimé à 118 milliards de dollars, et l'inflation atteignait 15,7 % en avril 2026.

Un enjeu de crédibilité pour les autorités

Cette opération s'inscrit dans une série de réformes visant à améliorer la gouvernance économique. En mai 2026, S&P Global Ratings relevait la note du Nigeria à « B », saluant les efforts d'assainissement budgétaire et de transparence. La Côte d'Ivoire, elle, cherche à conforter sa position de hub régional en modernisant son administration et en luttant contre l'informalité. La régularisation des transports est un test de la capacité de l'État à faire respecter ses règles dans un secteur où les habitudes sont profondément ancrées.

Les limites d'une approche verticale

Cependant, cette campagne soulève des questions sur son acceptabilité sociale. Les opérateurs informels, souvent en situation de précarité, risquent de subir de plein fouet les nouvelles exigences – coût des mises aux normes, des assurances, des visites techniques. Sans accompagnement – microcrédits, simplifications administratives, voies de recours – la mesure pourrait être perçue comme une nouvelle contrainte plutôt qu'une opportunité. L'expérience d'autres pays de la région montre que la répression seule ne suffit pas à formaliser un secteur : il faut aussi offrir des incitations et une meilleure qualité de service.

Une articulation avec les projets d'infrastructures

Parallèlement, la Côte d'Ivoire poursuit des investissements lourds dans les transports : métro d'Abidjan, échangeurs, voies de contournement. La régularisation des taxis s'inscrit dans une vision plus large d'organisation de la mobilité. Mais ces grands projets peinent à sortir de terre, et la congestion coûterait chaque année entre 4 et 5 % du PIB selon certaines estimations. L'amélioration de la circulation passe donc aussi par une meilleure gestion de la flotte existante.

Une tendance régionale à la formalisation

À l'échelle de l'UEMOA et de la CEDEAO, plusieurs pays tentent de réguler le transport artisanal. Au Sénégal, les « cars rapides » ont été progressivement remplacés par des bus modernes ; au Ghana, les trotros font l'objet de normes de sécurité renforcées. La Côte d'Ivoire s'inscrit dans ce mouvement, avec une spécificité : le poids économique d'Abidjan en fait un laboratoire pour l'ensemble de la sous-région. La réussite ou l'échec de cette campagne aura des répercussions au-delà des frontières ivoiriennes.

Cette opération de régularisation illustre les tensions inhérentes à la croissance urbaine en Afrique de l'Ouest : comment concilier développement économique, sécurité et inclusion sociale ? La réponse apportée par Abidjan dans les mois à venir pourrait éclairer les politiques publiques des autres métropoles de la région, confrontées aux mêmes défis. Au-delà du transport, c'est la capacité des États à transformer l'économie informelle en un levier de développement qui est en jeu.

Données de référence : Inflation : 0.1% (FMI)