La dixième édition de l'African Peace and Security Annual Conference (APSACO) a mis en lumière les fractures sécuritaires entre l'Alliance des États du Sahel (AES) et la CEDEAO. Si les débats ont porté sur la nature des menaces, ils révèlent surtout un enlisement de la coopération régionale qui pèse lourdement sur les perspectives économiques de l'Afrique de l'Ouest. Dix ans après le lancement de l'APSACO, la région n'a jamais été aussi divisée, avec des conséquences directes sur les chaînes d'approvisionnement et la confiance des investisseurs.
AES–CEDEAO : le divorce sécuritaire
La fragmentation de l’espace ouest-africain en deux blocs pèse sur les chaînes d’approvisionnement et la confiance des investisseurs.
Retrait de la CEDEAO — corridors logistiques fragmentés, délais allongés.
Perte de maillons clés — bétail, céréales, or, uranium.
Selon la Banque mondiale, le PIB de l’Afrique de l’Ouest et Centrale s’élève à 736,4 milliards USD. Les échanges intra-régionaux représentent 118 milliards USD, soit 15,7 % du PIB — un taux fragilisé par la fracture sécuritaire.
La fragmentation sécuritaire accroît l’incertitude régionale. Les investissements directs étrangers (2,4 % du PIB selon la Banque mondiale) pourraient se détourner vers d’autres régions si les corridors ne sont pas sécurisés. La reconfiguration spatiale pèse directement sur les chaînes d’approvisionnement et la compétitivité ouest-africaine.
Une reconfiguration spatiale aux effets économiques tangibles
Lors de l'APSACO 2026, Sampala Balima, directrice générale adjointe du Centre national d’études stratégiques du Burkina Faso, a décrit l’émergence de l’AES comme « l’événement sécuritaire majeur de la dernière décennie ». Cette reconfiguration de l’espace sécuritaire ouest-africain en deux blocs distincts, affirme-t-elle, a bouleversé les mécanismes de coopération et de défense collective. Mais au-delà de la sécurité, c’est l’économie régionale qui en subit les contre-coups.
Les trois pays de l’AES – Burkina Faso, Mali, Niger – étaient, avant leur retrait, des maillons essentiels du commerce intra-CEDEAO, en particulier pour les produits agricoles (bétail, céréales) et miniers (or, uranium). Leur départ a fragmenté les corridors logistiques, allongé les délais de transit et accru les coûts de transaction. Les échanges entre le Nigeria, premier partenaire commercial de la région, et les pays sahéliens sont désormais entravés par des contrôles renforcés aux frontières et une défiance mutuelle.
Un déficit de confiance qui plombe les investissements
Les discussions à Salé ont aussi vu Garba Abdoul Azizou, ancien conseiller spécial du président nigérien Mohamed Bazoum, contester la thèse d’un bouleversement sécuritaire radical. Pour lui, la nature des menaces reste inchangée, mais la coopération s’en trouve compliquée. Or, cette incertitude stratégique est un frein puissant à l’investissement privé, déjà fragilisé par un environnement macroéconomique tendu.
Dans un récent rapport, l’Infrastructure Consortium for Africa estimait le déficit d’infrastructures en Afrique de l’Ouest à 118 milliards de dollars, un chiffre qui ne cesse de se creuser. La hausse de l’inflation à 15,7 % en avril 2026 dans la région (selon les données de la Banque mondiale) renchérit le coût du financement et détériore le climat des affaires. La décision de S&P Global Ratings de relever la note souveraine du Nigeria à « B » avec perspective stable le 15 mai 2026 a certes redonné un peu de confiance aux investisseurs, mais cette embellie reste fragile si la fragmentation régionale persiste.
L’AES, une alternative économique en construction ?
L’AES ne se limite pas à une alliance militaire ; elle ambitionne de créer un espace économique intégré, avec une monnaie commune et des projets d’infrastructures. Mais les moyens financiers manquent. Le PIB cumulé des trois pays ne dépasse pas 70 milliards de dollars, contre plus de 400 milliards pour la seule CEDEAO sans l’AES. Leur capacité à attirer des capitaux étrangers est limitée par l’insécurité et l’instabilité politique.
À l’inverse, la CEDEAO, privée de trois membres, perd une partie de sa profondeur de marché et de son poids géopolitique. Les discussions à l’APSACO ont montré que les deux blocs peinent à définir un cadre de dialogue. Cette absence de coordination pénalise les projets régionaux comme le gazoduc Nigeria-Maroc ou l’harmonisation des politiques agricoles.
L’urgence d’un nouveau modèle de coopération
Le débat entre les experts de l’APSACO illustre une divergence de fond : faut-il réformer la CEDEAO en profondeur ou reconnaître l’AES comme un interlocuteur incontournable ? Dans les deux cas, le statu quo est intenable. La persistance de l’insécurité au Sahel – attaques djihadistes, trafics, violences intercommunautaires – exige une réponse coordonnée que les mécanismes actuels ne peuvent fournir.
Parallellement, les annonces récentes de la Banque mondiale sur sa stratégie de santé pour l’Afrique de l’Ouest et centrale montrent que les bailleurs de fonds tentent de maintenir une approche régionale, mais butent sur les réalités politiques. Le sommet Africa Forward, qui a réuni en mai les présidents Tinubu et Mahama, a souligné la nécessité de renforcer la résilience économique face aux chocs sécuritaires.
Derrière les affrontements rhétoriques sur l’efficacité des dispositifs sécuritaires, l’APSACO 2026 a surtout mis en évidence l’enchevêtrement des enjeux de sécurité et de développement économique. La partition de l’espace ouest-africain en deux blocs concurrents fragilise l’intégration commerciale, décourage l’investissement et retarde la mise en œuvre de projets structurants. À l’approche du second semestre 2026, la question demeure : comment concilier souveraineté sécuritaire et interdépendance économique dans une région où la stabilité est le préalable à toute prospérité ?
Données de référence : Inflation : -0.5% (FMI)