Depuis mercredi 5 août 2026, Lomé abrite un séminaire régional sur le droit et la politique de concurrence en Afrique de l'Ouest. Organisé par la Commission de la CEDEAO et le ministère togolais chargé du Commerce, cet atelier de trois jours doit familiariser régulateurs, entreprises et société civile avec un cadre communautaire encore jeune. Une étape symptomatique d'une intégration économique qui passe désormais par l'harmonisation des règles du jeu.
Le test de Lomé : harmoniser la concurrence en Afrique de l'Ouest
La CEDEAO dispose d'un droit de la concurrence depuis 2008, mais son application est restée largement théorique. Le séminaire de Lomé (2026) marque le passage à la pratique.
De la norme à l'application
Les acteurs clés du séminaire
Pourquoi Lomé est stratégique
Un après-midi de discussions techniques, mais un enjeu stratégique de premier plan
Le choix de Lomé n'est pas anodin. La capitale togolaise abrite le siège de la Banque d'investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC), et le pays vient de clôturer l'exercice 2025 sans aucun arriéré de capital auprès de cette institution. C'est dire si le Togo s'affiche comme un élève discipliné de l'intégration communautaire. En accueillant ce séminaire sur la concurrence, il confirme son rôle de vitrine pour une CEDEAO qui veut « construire aujourd'hui la CEDEAO de demain », pour reprendre le thème du 51e anniversaire célébré en juin dernier.
La concurrence, parent pauvre de l'intégration ouest-africaine
L'organisation de cette formation révèle une réalité longtemps tue : l'espace CEDEAO dispose depuis 2008 d'un cadre normatif sur la concurrence, mais son application est restée largement théorique. Les textes existent, mais peu d'États ont réellement transposé les règles communautaires dans leurs droits nationaux. Pendant ce temps, l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) a développé son propre dispositif, avec une commission de la concurrence active mais aux moyens limités. Cette superposition de régimes crée une insécurité juridique pour les opérateurs et freine la construction d'un marché véritablement intégré.
Le calendrier n'est pas le fruit du hasard
Cette initiative arrive à un moment charnière. La zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) monte en puissance, et les grands groupes internationaux accélèrent leurs stratégies ouest-africaines. Les mutations technologiques bouleversent les équilibres : le commerce en ligne, les plateformes numériques et les géants de la distribution posent des questions inédites en matière de pratiques anticoncurrentielles. Face à l'émergence d'acteurs économiques puissants, la CEDEAO semble enfin prendre la mesure de l'urgence. Le programme d'Appui à la Concurrence et à la Sécurité des Produits de Consommation (PACoSPro), présenté lors du séminaire, traduit cette prise de conscience.
Un séminaire qui acte la montée en puissance des consommateurs
La participation des associations de consommateurs aux travaux est un signe fort. Jusqu'ici, les débats sur la concurrence en Afrique de l'Ouest restaient confinés à un cercle d'experts juridiques. Les intégrer, aux côtés des régulateurs et des médias, revient à reconnaître que la concurrence n'est pas une fin en soi, mais un outil au service du bien-être des populations. Dans une région où les cartels sur les produits de première nécessité sont régulièrement dénoncés, cette dimension sociale ne peut plus être ignorée.
Les défis demeurent nombreux
La route est encore longue. L'informel représente une part écrasante des économies ouest-africaines, et les petites entreprises peinent souvent à comprendre des règles conçues pour des marchés structurés. Les monopoles d'État, notamment dans l'énergie et les télécommunications, résistent à l'ouverture. La coordination entre la CEDEAO et l'UEMOA, évoquée dans l'agenda des travaux, reste un chantier délicat : si les deux organisations partagent des États membres, leurs logiques d'intervention diffèrent. Les autorités de régulation nationales, aux moyens inégaux, auront besoin d'un accompagnement soutenu pour appliquer effectivement les décisions de la Commission.
Un signal envoyé aux investisseurs et aux partenaires
Au-delà des aspects techniques, ce séminaire envoie un message clair : l'Afrique de l'Ouest travaille à la sécurisation de son climat des affaires. Des règles de concurrence transparentes et appliquées constituent un signal de crédibilité pour les investisseurs étrangers, mais aussi un outil pour protéger les acteurs locaux face à des pratiques prédatrices. Dans un contexte de rivalités géopolitiques accrues et de repli protectionniste dans certaines régions du monde, cette démarche d'harmonisation pourrait renforcer l'attractivité de l'espace CEDEAO.
Une intégration qui se joue aussi dans les détails techniques
Il serait tentant de réduire cette rencontre à un simple atelier de formation. Ce serait ignorer ce que révèle son organisation même : après des décennies consacrées à la libre circulation des personnes et des biens, la CEDEAO aborde désormais la phase plus ardue de la régulation d'un marché commun. Les prochaines semaines diront si les engagements pris à Lomé se traduisent dans les législations nationales et dans des décisions concrètes de la Commission. L'enjeu dépasse le cadre strictement commercial : il s'agit de démontrer que l'intégration peut bénéficier à tous, et pas seulement à une élite économique.
Alors que la CEDEAO multiplie les chantiers — de la gestion de la pollution plastique à la prévention des crises — le dossier de la concurrence apparaît comme un test de maturité pour l'institution. La capacité des États membres à harmoniser leurs règles et à les faire respecter déterminera la crédibilité d'un marché ouest-africain en construction. Un chantier d'autant plus crucial que la ZLECAf aspire à créer un continent intégré, mais que les premiers bénéficiaires pourraient bien être les économies les mieux préparées à cette ouverture. Lomé n'était qu'une étape ; mais c'est à l'aune de telles étapes que se mesurera la réalité de l'intégration.