Deux mois après sa tournée express dans cinq capitales ouest-africaines, le président béninois Romuald Wadagni a rouvert les canaux de communication avec l'Alliance des États du Sahel. Ce geste diplomatique, survenu au début de l'été, s'inscrit dans une séquence marquée par des avancées concrètes de l'intégration économique régionale, du forum de Lomé à la table ronde sur la riziculture. Il révèle une recomposition des équilibres où la realpolitik économique prend le pas sur la rupture politique.

Infographie — CEDEAO · Commerce

Le 4 juin 2026, Romuald Wadagni achevait à Abidjan une tournée diplomatique éclair qui l'avait conduit dans cinq capitales ouest-africaines en quatre jours. La séquence, largement couverte par la presse régionale, avait alors été lue comme une tentative de consolider l'axe économique modéré face aux sorties du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Deux mois plus tard, le même président béninois rouvre des canaux avec l'Alliance des États du Sahel (AES), signe que les lignes ont bougé plus vite que prévu.

Une diplomatie du possible

Ce rapprochement peut surprendre. Depuis la création de l'AES en septembre 2023, la communication officielle entre les pays membres de la CEDEAO et les trois États sahéliens avait été réduite à sa plus simple expression, surtout après l'annonce de leur retrait effectif en janvier 2025. Le fait que le Bénin, pays côtier frontalier du Niger, prenne l'initiative d'un dialogue direct indique que la pression économique et sécuritaire l'emporte désormais sur le dogmatisme politique.

Le geste de Wadagni n'est pas isolé. Il intervient alors que les projets d'intégration économique continuent d'avancer sur d'autres chantiers, comme si la région cherchait à compenser la fragmentation institutionnelle par des coopérations concrètes. À Lomé, la huitième édition du Forum annuel des agences nationales de volontariat de la CEDEAO s'est achevée le 4 juin sur des engagements de coopération, tandis que le Togo participait le lendemain à une table ronde consacrée à l'investissement dans la filière rizicole, avec un objectif d'autosuffisance à l'horizon 2035. Ces initiatives, modestes en apparence, dessinent les contours d'une intégration qui ne passe plus exclusivement par les sommets.

L'intégration par les projets

Le cas togolais, également rapporté début juin par Republicoftogo, mérite attention. Le pays a clôturé l'exercice 2025 sans aucun arriéré de capital auprès de la Banque d'investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC), dont le siège est à Lomé. Cette performance, rare, place le Togo en situation de force pour attirer de nouveaux financements et jouer les facilitateurs entre les deux blocs. Elle illustre une logique de crédibilité financière qui contraste avec les tensions politiques du moment.

La réouverture des canaux entre le Bénin et l'AES s'explique aussi par des considérations plus terre-à-terre. Cotonou reste un débouché naturel pour le Niger, dont les échanges commerciaux passent traditionnellement par le port de Cotonou. Les perturbations liées aux sanctions puis à la fermeture des frontières ont coûté cher aux deux pays. En rétablissant le dialogue, Wadagni cherche probablement à sécuriser des flux économiques vitaux, tout en se positionnant comme un intermédiaire indispensable dans les futures négociations sur les modalités de coopération entre la CEDEAO et l'AES.

Cette dynamique n'est pas sans précédent. La zone UEMOA, structurée autour de la BCEAO et du franc CFA, a toujours constitué un socle de convergence monétaire qui transcende les clivages politiques. Les trois pays de l'AES, membres de l'UEMOA, n'ont jamais quitté cet espace économique commun. Leur appartenance à la zone franc constitue un ciment discret mais puissant, préservant des canaux techniques et financiers qui facilitent les rapprochements conjoncturels.

Derrière l'actualité diplomatique, c'est donc une intégration à géométrie variable qui se dessine. Tandis que les institutions régionales classiques tentent de maintenir leur pertinence, des initiatives bilatérales et thématiques prennent le relais. La table ronde sur la riziculture, le volontariat régional ou encore la discipline financière de la BIDC sont autant de briques qui continuent de bâtir l'édifice économique ouest-africain, souvent en marge des grands arbitrages politiques.

Parallèlement, la question de la libre circulation des biens et des personnes reste le point le plus sensible. L'AES a annoncé la création d'une monnaie commune et la délivrance de passeports biométriques, mais l'interconnexion avec le réseau CEDEAO demeure floue. La réouverture des canaux entre le Bénin et l'Alliance pourrait augurer d'accords bilatéraux de commerce et de transit, contournant les cadres multilatéraux en panne. C'est une hypothèse que les milieux d'affaires de Lomé et de Cotonou suivent de près.

Enfin, la visite de Wadagni à Ouagadougou, si elle se confirme, représenterait une petite révolution. Le Burkina Faso, fer de lance de la rupture avec la CEDEAO, a jusqu'ici maintenu une ligne dure. Un dialogue avec le Bénin, pays considéré comme proche de la France, pourrait signaler une évolution pragmatique de la part du capitaine Ibrahim Traoré. Reste à savoir si ces contacts exploratoires produiront des résultats concrets, notamment sur les questions commerciales et sécuritaires.

Au-delà du cas béninois, c'est tout le modèle de coopération régionale qui se transforme. L'Afrique de l'Ouest semble entrer dans une ère où les réseaux d'influence personnels et les intérêts économiques immédiats priment sur les allégeances institutionnelles. La CEDEAO, confrontée à la fois à l'érosion de sa crédibilité et à la montée de l'AES, devra composer avec ces initiatives pragmatiques sous peine de voir l'intégration régionale se diluer dans des accords bilatéraux juxtaposés. Le commerce, la monnaie et les flux financiers continueront de tisser des liens que les déclarations politiques ne parviennent pas à défaire. Reste à savoir si ces liens seront suffisamment solides pour recoudre un tissu régional aujourd'hui déchiré.