Réunis le 19 juillet 2026 à Lungi, en Sierra Leone, les chefs d’État de la CEDEAO ont confirmé le lancement de la monnaie unique ECO en 2027, mais selon un calendrier pragmatique : seuls les pays respectant les critères de convergence macroéconomique intégreront la première phase. Cette décision marque une inflexion dans le long processus d’intégration monétaire ouest-africaine, après des années de reports et de tensions géopolitiques entre les États membres. Elle intervient alors que le dialogue avec l’Alliance des États du Sahel (AES) semble se renouer et que la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) monte en puissance.

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Une relance sous conditions : la convergence comme prérequis

Le sommet de Lungi n’a pas simplement réaffirmé une ambition, il a posé un cadre opérationnel : l’ECO sera introduit par phases, avec une première vague réservée aux pays répondant aux critères de convergence – inflation maîtrisée, déficit budgétaire contenu, endettement public soutenable. Cette approche graduelle rompt avec les tentatives précédentes, souvent bloquées par une volonté de faire entrer tous les membres d’un seul bloc. En conditionnant l’entrée dans le premier cercle à la discipline macroéconomique, la CEDEAO espère construire une crédibilité monétaire immédiate, évitant les déséquilibres qui avaient fragilisé d’autres unions monétaires sur le continent.

Un contexte régional en recomposition

La décision de Lungi s’inscrit dans un environnement géopolitique mouvant. Depuis l’élection de Julius Maada Bio à la présidence de la CEDEAO en juin 2025, l’organisation a multiplié les initiatives diplomatiques pour renouer le dialogue avec l’AES – regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger, tous trois sous régimes militaires. En mai 2026, des sources indiquaient que ce dialogue reprenait des couleurs, traduisant une volonté commune d’éviter une rupture définitive. L’avancée du projet ECO pourrait servir de levier pour maintenir ces pays dans l’orbite communautaire, même si leur participation à la monnaie unique reste subordonnée à leur retour à l’ordre constitutionnel et à leur respect des critères de convergence.

Les enseignements des reports passés

Le projet ECO n’est pas neuf. Initialement envisagé pour 2020, il a subi plusieurs reports en raison de chocs économiques – pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine – et de divergences structurelles entre économies pétrolières (Nigeria, Ghana) et non pétrolières (Sénégal, Côte d’Ivoire). Ces difficultés ont mis en lumière la difficulté de concilier des trajectoires macroéconomiques hétérogènes au sein d’une union monétaire. En optant pour une mise en œuvre par phases, la CEDEAO reconnaît implicitement ces disparités et choisit le pragmatisme plutôt que l’ambition uniforme. Il reste à savoir si les pays les plus avancés accepteront d’attendre les retardataires, ou si l’ECO créera une zone monétaire à plusieurs vitesses.

Les préparatifs techniques et institutionnels

Le sommet a chargé la Commission de la CEDEAO, dirigée par Omar Alieu Touray, d’accélérer les préparatifs : finalisation du régime de change, cadre de politique monétaire et création de la Banque centrale fédérale ouest-africaine. Ces chantiers sont cruciaux car ils détermineront la crédibilité de l’ECO. Le choix d’un régime de change – flottant, fixe ou intermédiaire – et le degré d’indépendance de la future banque centrale seront scrutés par les marchés financiers. En parallèle, la coordination des politiques budgétaires nationales devra être renforcée pour éviter que des dérapages individuels ne compromettent l’ensemble. La feuille de route adoptée à Lungi prévoit un suivi semestriel des progrès, gage de transparence.

L’articulation avec la ZLECAF et les enjeux commerciaux

Le chantier monétaire ne peut être dissocié des avancées de la ZLECAF, dont le secrétaire général a rappelé en mai 2026 le rôle central du secteur privé. Une monnaie unique faciliterait les transactions intra-régionales en réduisant les coûts de change et en simplifiant les paiements transfrontaliers. À l’inverse, la fragmentation monétaire actuelle – avec huit monnaies nationales différentes – freine les échanges et limite l’impact de la zone de libre-échange. L’ECO pourrait donc devenir un accélérateur du commerce ouest-africain, à condition que la convergence macroéconomique soit effective et que la confiance des opérateurs économiques soit gagnée. Toutefois, la coexistence avec l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et le franc CFA reste un point délicat, que les autorités n’ont pas encore tranché clairement.

La confirmation de l’ECO pour 2027, assortie de conditions strictes, reflète la volonté de la CEDEAO de faire aboutir un projet d’intégration monétaire plus de vingt ans après sa conception. Mais elle pose des questions plus larges : comment concilier souveraineté monétaire et discipline supranationale ? Quel rôle pour les pays de l’AES ? Et surtout, cette monnaie unique saura-t-elle répondre aux défis concrets des échanges ouest-africains, alors que la ZLECAF ouvre de nouvelles perspectives ? L’issue de ce chantier dira si l’Afrique de l’Ouest parvient à transformer son ambition intégrationniste en réalité économique.