Le 1er septembre 2026, le général sénégalais Birame Diop a officiellement pris ses fonctions de président de la Commission de la CEDEAO, succédant au Gambien Omar Alieu Touray. Sa désignation, actée lors du 69e sommet de Freetown en juillet, intervient alors que l'organisation doit composer avec le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger, réunis au sein de l'Alliance des États du Sahel (AES). Ce changement de leadership, couplé à l'échéance de la monnaie unique Eco en 2027, pourrait redéfinir les contours de l'intégration ouest-africaine.
Le défi Birame Diop : réconcilier sécurité et économie dans une CEDEAO sans l'AES
Le nouveau président de la Commission hérite d'une organisation à la croisée des chemins : le retrait des trois pays sahéliens rebat les cartes de la coopération, tandis que l'échéance de la monnaie unique Eco en 2027 impose une feuille de route économique intenable sans dialogue.
Chronologie d'une mutation
Annonce du retrait
Mali, Burkina Faso et Niger notifient leur sortie de la CEDEAO, créant l'Alliance des États du Sahel (AES).
69e sommet de Freetown
Désignation du général Birame Diop (Sénégal) à la présidence de la Commission, en remplacement d'Omar Alieu Touray.
Prise de fonction à Abuja
Le ministre sénégalais des Affaires étrangères insiste sur les infrastructures et l'Eco pour 2027.
Échéance monnaie unique Eco
Objectif communautaire maintenu, mais sans l'AES, la convergence économique reste incertaine.
Les forces en présence
Perte des relais clés avec le départ des pays de l'AES. Coopération sécuritaire à réinventer.
Infrastructures, interconnexions et monnaie unique Eco attendue en 2027.
Le dilemme de la Commission
Profil militaire de Birame Diop, coopération régionale anti-terroriste, mais l'AES a créé son propre dispositif.
Échéance Eco 2027, interconnexions régionales, mais sans le Mali, le Burkina et le Niger, la convergence est incomplète.
Le nouveau président doit concilier ces deux agendas dans une CEDEAO élargie à 12 membres.
Les 3 chantiers prioritaires
Rétablir des canaux de dialogue avec l'AES malgré le divorce institutionnel.
Interconnexions physiques et numériques pour maintenir l'intégration économique.
L'échéance de 2027 impose une feuille de route crédible aux 12 États restants.
Le choix de Birame Diop, un militaire de carrière formé au Maroc et en France, ancien chef d'état-major des armées sénégalaises et conseiller militaire de l'ONU, n'est pas anodin. Il intervient à un moment où la CEDEAO, fragilisée par le retrait de trois de ses membres, cherche à réaffirmer sa pertinence. Son profil, axé sur la sécurité, suggère une priorité donnée à la coopération sécuritaire, un domaine où l'organisation a perdu des relais clés avec le départ des pays de l'AES. Mais l'enjeu économique demeure tout aussi crucial, comme l'a rappelé le ministre sénégalais des Affaires étrangères, Cheikh Niang, lors de la cérémonie d'installation à Abuja : le renforcement des infrastructures et des interconnexions régionales, ainsi que la mise en œuvre des engagements communautaires liés au lancement de l'Eco en 2027.
Depuis le début de la décennie, la CEDEAO a connu une transformation profonde. Comme le rapportait l'Agence Ecofin en juillet, la Banque d'investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC) a triplé son portefeuille en cinq ans et décuplé ses ressources de marché, une performance saluée par les agences de notation qui maintiennent toutefois leur note en catégorie spéculative. Cette montée en puissance financière, illustrée par l'octroi d'une ligne de crédit de 10 milliards FCFA à la Banque de l'Habitat de Côte d'Ivoire en juillet, contraste avec les défis politiques auxquels l'institution est confrontée. La CEDEAO semble ainsi vouloir miser sur son rôle de catalyseur économique pour maintenir son influence, alors que l'AES, de son côté, tente de structurer une alternative.
L'économie sénégalaise, en croissance soutenue grâce aux hydrocarbures, et l'économie ivoirienne, moteur régional historique, sont directement concernées par cette refonte. Le Sénégal, dont le président Bassirou Diomaye Faye assure la présidence tournante de la CEDEAO, joue un rôle de médiateur. La nomination de Birame Diop, proche du pouvoir sénégalais, pourrait faciliter le dialogue avec les pays de l'AES, où le Sénégal conserve des relations diplomatiques. Cependant, la question de la libre circulation des personnes et des biens, un pilier de l'intégration communautaire, demeure un point de friction : les frontières entre les pays de l'AES et leurs voisins côtiers ont été marquées par des tensions, et le retrait de ces pays complique la mise en œuvre du protocole de libre circulation.
Le projet de monnaie unique Eco, dont le lancement est prévu pour 2027, constitue un autre défi majeur. Initialement pensée comme un projet fédérateur pour toute la région, cette monnaie devra désormais être envisagée sans les pays de l'AES, qui ont déjà entamé des réflexions sur une monnaie commune. Cette scission monétaire potentielle pourrait fragiliser les échanges commerciaux intra-régionaux et créer des asymétries de change. La CEDEAO, forte de ses institutions financières comme la BIDC, devra trouver des mécanismes pour préserver l'intégration économique malgré cette fragmentation. Le nouveau président de la Commission, fort de son expérience internationale, pourrait apporter une vision pragmatique, mais les obstacles politiques restent considérables.
La dynamique régionale est également marquée par l'évolution des alliances. Le sommet de Freetown en juillet a montré une CEDEAO cherchant à renforcer ses liens avec les pays côtiers, tout en maintenant des canaux de communication avec l'AES. Le Sénégal, en tant que pays hôte de la présidence, semble vouloir jouer un rôle de pont. La nomination de Birame Diop, un homme du sérail, est perçue comme un signal de continuité, mais aussi comme une tentative de renouveler l'approche de l'organisation. Son passé de conseiller militaire à l'ONU pourrait être un atout pour gérer les crises sécuritaires, mais il devra composer avec des chefs d'État aux intérêts divergents.
Enfin, l'intégration régionale, au-delà des discours, se heurte à des réalités économiques concrètes. Les disparités de développement entre les pays membres, les déficits d'infrastructures et les obstacles non tarifaires persistent. La BIDC, avec son portefeuille en expansion, pourrait jouer un rôle clé dans le financement de projets structurants, mais sa capacité à mobiliser des ressources à des conditions avantageuses reste limitée. La CEDEAO devra également composer avec la concurrence d'autres initiatives régionales, comme la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF), qui offre un cadre plus large mais moins contraignant.
Le défi pour Birame Diop sera de concilier l'urgence sécuritaire et la nécessité de relancer une intégration économique qui a perdu de son élan. Son installation intervient alors que les pays de l'AES, dirigés par des régimes militaires, ont réorienté leurs alliances vers la Russie et d'autres partenaires, remettant en question l'architecture de coopération traditionnelle. La CEDEAO, de son côté, doit prouver sa capacité à apporter des bénéfices tangibles à ses citoyens, au-delà des sommets et des déclarations.
La nomination de Birame Diop n'est pas qu'un simple changement de personnel ; elle reflète une tentative de la CEDEAO de s'adapter à un environnement régional bouleversé. Alors que l'organisation célèbre ses 50 ans d'existence, elle doit repenser son modèle d'intégration, entre coopération sécuritaire et développement économique. Le succès de cette refonte dépendra de la capacité des dirigeants à dépasser les clivages politiques et à construire une vision commune. L'échéance de 2027 pour l'Eco sera un test décisif, non seulement pour la monnaie unique, mais aussi pour la crédibilité de la CEDEAO en tant que moteur de l'intégration ouest-africaine.