Alors que le projet d’éco accumule les reports, l’économiste sénégalais Serigne Momar Seck estime que la présence temporaire de plusieurs devises dans l’espace CEDEAO ne constitue pas un obstacle majeur aux échanges. Dans un entretien à l’APS, il rappelle que les opérateurs disposent déjà de mécanismes pour transiger entre monnaies distinctes. Une analyse qui intervient alors que l’intégration ouest-africaine avance à plusieurs vitesses, entre chantiers institutionnels et retards monétaires.

Infographie — CEDEAO · Commerce

Une analyse pragmatique du commerce régional

L’interview de Serigne Momar Seck à l’Agence de presse sénégalaise tombe à point nommé. Le débat sur la monnaie unique CEDEAO, formalisé par le projet d’éco, est régulièrement relancé par les sommets des chefs d’État, mais les reports successifs alimentent le scepticisme. En rappelant que le commerce intra-régional ne saurait être suspendu à une réforme monétaire, l’économiste déplace le curseur : la priorité n’est pas la devise, mais les conditions concrètes des échanges.

Cette position n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans une lecture économique classique, qui fait des infrastructures physiques, de la fluidité des frontières et du climat des affaires les véritables moteurs de l’intégration. Les opérateurs ouest-africains évoluent déjà dans un espace monétaire hétérogène, avec le franc CFA dans l’UEMOA, le naira nigérian, le cedi ghanéen ou encore le franc guinéen. Pourtant, les marchés transfrontaliers fonctionnent, grâce à des mécanismes de change informels et à des circuits de financement du commerce qui contournent les lourdeurs institutionnelles.

Le chantier inachevé de l’éco

La monnaie unique reste un objectif affiché de la CEDEAO, mais les critères de convergence macroéconomique – déficit public, inflation, dette – ne sont toujours pas remplis par la majorité des États membres. Les reports successifs, évoqués par l’économiste, ont érodé la crédibilité du calendrier. En 2026, le projet n’a pas de date ferme, et le discours officiel privilégie la « feuille de route » à l’échéance. L’analyse de Serigne Momar Seck rejoint celle de nombreux experts : il faut cesser de faire de l’éco la condition sine qua non de l’intégration.

Les récentes initiatives de la CEDEAO, rapportées par la presse régionale en juin 2026, montrent que l’organisation avance sur d’autres fronts. Le Togo a par exemple clos l’exercice 2025 sans arriérés auprès de la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO, signe d’une assainissement financier qui facilite les opérations. Le 51e anniversaire de la Communauté a été l’occasion de mettre en avant des programmes sur le genre, l’environnement et l’alerte précoce. Ces chantiers, moins spectaculaires qu’une monnaie unique, touchent directement les conditions de vie et les échanges.

La pluralité monétaire, en réalité, n’a jamais été un frein absolu. Les pays de la CEDEAO commercent déjà intensément avec des partenaires extérieurs utilisant des devises différentes. Pourquoi l’intra-régional serait-il différent ? La réponse de l’économiste sénégalais est aussi une réponse à ceux qui instrumentalisent l’éco comme préalable à toute avancée : le commerce s’accommode de la diversité monétaire, pourvu que les coûts de transaction restent maîtrisés.

Cette vision pragmatique n’est pas sans implications. Si la monnaie unique n’est pas la clé du commerce, alors l’attention doit se concentrer sur la levée des barrières tarifaires et non tarifaires, sur les infrastructures transfrontalières et sur la digitalisation des paiements. Des chantiers tout aussi complexes, mais qui ne relèvent pas de la haute politique monétaire. Le risque, pour la CEDEAO, est de s’épuiser dans la quête technocratique de l’éco pendant que les échanges informels, eux, poursuivent leur expansion.

Une autre lecture, plus nuancée, voit dans ce discours une forme de réalisme destiné à préserver l’acquis de l’UEMOA. Le franc CFA, garantie par la France, a déjà été au centre de polémiques. L’éco, s’il voyait le jour, pourrait obliger les pays de l’UEMOA à revoir leur ancrage, avec des conséquences géopolitiques. En relativisant l’urgence monétaire, l’économiste écarte implicitement ce débat explosif au profit de questions de politique économique plus consensuelles.

Au-delà de la monnaie, c’est la conception même de l’intégration qui est en jeu. La CEDEAO, à l’image de nombreuses organisations régionales, oscille entre un institutionnalisme ambitieux et un fonctionnement concret souvent informel. Les déclarations comme celle de Serigne Momar Seck rappellent que la construction régionale ne se résume pas à des traités, mais se joue d’abord dans les corridors, les marchés et les systèmes de paiement. Une réalité que les décideurs ouest-africains ne peuvent plus ignorer.

Cette prise de position, quelques semaines après les célébrations du 51e anniversaire de la CEDEAO, invite à repenser les priorités de l’intégration. Elle ne signe pas l’arrêt de mort de l’éco, mais elle le replace dans une hiérarchie où les infrastructures et la fluidité des échanges priment. Alors que la région fait face à des défis sécuritaires et climatiques, le commerce peut-il vraiment attendre une convergence monétaire hypothétique ? La question reste ouverte, mais les opérateurs, eux, n’ont pas attendu la réponse pour échanger.