Alors que l’insécurité gagne les pays côtiers et que les mécanismes de coopération régionale s’effritent, l’Université Alassane Ouattara de Bouaké accueille ce 29 juillet 2026 la deuxième édition des Matinales Géopolitiques du LEPAC. Porté par un consortium universitaire et la Fondation Konrad Adenauer, cet espace de réflexion ambitionne de dépasser le constat des crises pour en sonder les logiques profondes. Entre la première édition de juin 2024 et celle-ci, le paysage sécuritaire ouest-africain s’est considérablement dégradé, rendant urgente une production académique africaine indépendante.
Bouaké, laboratoire de la pensée sécuritaire ouest-africaine
2e édition des Matinales Géopolitiques du LEPAC · 29 juillet 2026
La menace des groupes armés se déplace du Sahel vers les littoraux ouest-africains.
Divorces institutionnels entre la CEDEAO et l'Alliance des États du Sahel.
Cartographier les acteurs et analyser les logiques profondes des crises.
Un agenda dicté par l’urgence sécuritaire
La deuxième édition des Matinales Géopolitiques du LEPAC intervient dans un contexte où la menace des groupes armés non étatiques s’est déplacée du Sahel vers les littoraux. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger, tous sous régimes militaires, peinent à endiguer les violences, tandis que la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Ghana voient leurs frontières septentrionales de plus en plus exposées. L’affaiblissement de la CEDEAO, minée par les divorces institutionnels avec les pays de l’Alliance des États du Sahel, réduit les capacités de réponse collective.
De la description des crises à l’analyse des ressorts
Les organisateurs – l’Université Alassane Ouattara, le Laboratoire d’Études Politiques Africaines et Comparées (LEPAC) et la Fondation Konrad Adenauer – entendent rompre avec une approche purement descriptive. L’objectif est de cartographier les acteurs, qu’ils soient étatiques, non étatiques ou transnationaux, et d’évaluer l’efficacité des réponses civiles et militaires. En 2024, la première édition avait posé les bases d’un dialogue entre chercheurs et décideurs. Deux ans plus tard, l’urgence est d’autant plus grande que les trafics illicites – or, drogues, armes – prospèrent sur fond de fragilité étatique.
Un positionnement géopolitique assumé
La présence de la Fondation Konrad Adenauer, proche de la CDU allemande, n’est pas neutre. Elle témoigne de l’intérêt européen pour une stabilité régionale qui conditionne les flux commerciaux et les investissements. La Côte d’Ivoire, en particulier, est devenue un hub économique pour l’UEMOA, avec des projets comme le champ pétrolier Baleine ou les accords sur les minéraux critiques signés par la Guinée voisine avec les États-Unis. Ces dynamiques économiques sont indissociables de la sécurité : un corridor nord fragilisé mettrait en péril les chaînes d’approvisionnement et les investissements étrangers.
Une production académique en quête d’autonomie
Le thème « Nouvelles frontières de l’insécurité » reflète aussi une volonté de décoloniser les savoirs. Trop souvent, les analyses sur le Sahel sont produites depuis des capitales occidentales. Le LEPAC et ses partenaires entendent offrir un cadre où les chercheurs africains définissent leurs propres grilles de lecture, en phase avec les réalités de terrain. Cette ambition est d’autant plus pertinente que les réponses sécuritaires occidentales, notamment françaises, sont rejetées dans plusieurs États de la région.
De Bouaké à Abidjan : un écho nécessaire
Si Bouaké, ancienne capitale de la rébellion, symbolise la réconciliation ivoirienne, elle incarne aussi la vigilance. La tenue de ce colloque dans le centre du pays, à proximité des zones frontalières sensibles, ancre la réflexion dans une réalité concrète. Les chercheurs ne se contentent pas de théoriser : ils auscultent les dynamiques locales, des trafics transfrontaliers aux reconfigurations des pouvoirs coutumiers, qui nourrissent ou endiguent l’insécurité.
Vers une résilience par le savoir
Au-delà des discours, l’enjeu est de produire des recommandations opérationnelles pour les États et les organisations régionales. Le LEPAC et la KAS espèrent que ces Matinales deviendront un rendez-vous régulier, une sorte d’observatoire permanent des mutations sécuritaires. Mais la route est longue : la dégradation observée depuis 2024 montre que les crises se diffusent plus vite que les solutions.
Alors que la Côte d’Ivoire poursuit son émergence économique, la sécurité de ses frontières nord reste une équation à plusieurs inconnues. Ce colloque de Bouaké n’apportera pas de réponse miracle, mais il contribue à forger une communauté épistémique capable d’éclairer les décideurs. La question qui demeure est de savoir si cette production académique pourra infuser dans les politiques publiques, à Abidjan comme à Ouagadougou ou Bamako, ou si elle restera un exercice de style réservé aux initiés.