Cent millions d’euros de la Banque européenne d’investissement (BEI) pour le coton, le soja et la noix de cajou au Bénin ; une coentreprise maroco-américaine pour produire 2,5 millions de tonnes d’engrais phosphatés par an. Ces deux annonces, à une semaine d’intervalle, révèlent une double dynamique : l’intégration verticale des filières ouest-africaines vers l’Europe et la consolidation de l’offre mondiale d’engrais depuis le Maroc. Elles s’inscrivent dans un contexte de croissance régionale portée par les investissements agricoles, mais questionnent la souveraineté alimentaire et l’équité des chaînes de valeur.

Infographie — Économie · Bénin

Le 14 juillet 2026, la BEI et la Banque internationale pour l’industrie et le commerce (BIIC) ont signé un accord de 100 millions d’euros (114 millions de dollars) destiné à trois filières stratégiques béninoises : coton et textile, soja, et cajou. Au moins 70 % du financement sera consacré à ces secteurs, avec un objectif clair : bâtir des chaînes de valeur intégrées entre l’Afrique de l’Ouest et l’Union européenne. La transformation locale est au cœur du dispositif, qu’il s’agisse d’améliorer le suivi des approvisionnements en coton, de diversifier les débouchés du soja, ou de renforcer le tri et la transformation de la noix de cajou, filière où le Bénin est déjà un acteur majeur.

Ce nouvel investissement prolonge une dynamique entamée depuis 2016. Le Bénin a structuré son agriculture autour de treize filières prioritaires. La production de riz a doublé pour atteindre 525 000 tonnes en 2025, celle du soja a triplé (422 000 tonnes), et le pays s’est imposé comme premier producteur africain de coton avec une moyenne de 641 000 tonnes sur les cinq dernières campagnes. Cinq sociétés spécialisées ont été créées – mécanisation, semences, irrigation, agrégation et aviculture – et plus de 10 000 projets agricoles financés via le Fonds National de Développement Agricole. Selon les données officielles, 47 % des actifs agricoles sont des femmes, ce qui explique en partie l’attention portée à l’inclusion dans le nouveau programme.

Parallèlement, au Maroc, OCP Nutricrops a annoncé le 16 juillet une coentreprise à parts égales avec Koch Ag & Energy Solutions autour de Jorf Fertilizers Company I. L’opération porte la capacité de production combinée d’engrais phosphatés à près de 2,5 millions de tonnes par an, renforçant l’approvisionnement du marché nord-américain. Cette alliance prolonge un partenariat initié en 2022 avec la création de Kofert. La suspension temporaire des droits compensateurs américains sur les engrais marocains ouvre désormais des perspectives aux agriculteurs des États-Unis, en quête de diversification après les perturbations des chaînes logistiques mondiales.

Ces deux annonces, bien que distinctes, révèlent une même tendance : la recomposition des chaînes de valeur agricoles en Afrique de l’Ouest par des alliances stratégiques Nord-Sud et Sud-Nord. D’un côté, l’UE investit dans la transformation locale pour sécuriser ses approvisionnements en coton, soja et cajou, tout en répondant aux exigences de traçabilité et de durabilité. De l’autre, OCP consolide sa position d’acteur global des engrais en s’alliant avec un distributeur américain, tout en restant un fournisseur clé pour l’Afrique. Le Bénin, premier producteur ouest-africain de coton, et le Maroc, leader des phosphates, illustrent deux modèles de montée en gamme agricole.

Ces investissements interviennent dans un contexte où la Banque africaine de développement prévoit une croissance de 4,2 % pour l’Afrique en 2026, avec des pics à 6,7 % au Niger et 6,4 % en Côte d’Ivoire. Mais la transformation structurelle de l’agriculture – qui emploie encore plus de la moitié de la population active en Afrique de l’Ouest – reste un défi. Les financements européens et les partenariats industriels peuvent accélérer l’intégration régionale, mais ils posent aussi la question de la dépendance technologique et de la répartition de la valeur ajoutée. Le Bénin mise sur la transformation locale pour capter davantage de valeur, tandis que le Maroc renforce sa capacité d’exportation. Reste à savoir si ces dynamiques profiteront équitablement aux petits producteurs et aux femmes, qui constituent l’ossature du secteur.

Au-delà des cas béninois et marocain, ces annonces témoignent d’un mouvement plus large de recomposition des partenariats agricoles en Afrique de l’Ouest. D’autres initiatives, comme le soutien de l’Agence française de développement à une trentaine d’États africains à hauteur de 197 milliards FCFA, ou les projets de drones agricoles au Togo, confirment l’attention croissante des bailleurs et des entreprises privées pour le secteur. L’enjeu désormais est de conjuguer investissements massifs et développement inclusif, pour que la modernisation agricole ne creuse pas les inégalités.

La multiplication des coentreprises et des financements ciblés dessine une nouvelle géographie de l’agriculture ouest-africaine, où le Bénin et le Maroc jouent des rôles pivots. Mais au-delà des volumes, c’est la capacité des États et des producteurs à négocier des termes équitables qui déterminera si ces alliances profitent au développement local ou renforcent simplement des chaînes d’approvisionnement pilotées depuis l’extérieur. L’histoire de l’agriculture africaine a souvent été celle de l’exportation de matières premières ; la transformation promise par ces investissements pourrait en écrire un nouveau chapitre, à condition que la gouvernance et le partage de la valeur soient à la hauteur des ambitions.

Données de référence : Croissance du PIB réel : 7.5% (FMI)