Un rapport de la Fondation pour les études et recherches sur le développement international, publié en juin 2026, chiffre à 120 milliards de dollars par an le déficit de financement externe des pays africains à faible revenu pour atteindre un taux d'investissement de 30 % du PIB. Pour l'Afrique de l'Ouest, ce constat intervient alors que la région cherche à accélérer son intégration économique et à diversifier ses économies, encore largement dépendantes des matières premières. Ce déficit révèle un enjeu de souveraineté dans la définition des trajectoires de développement, au moment où les partenariats se redessinent.
Le défi des 120 milliards $ pour sortir du piège des matières premières
Rapport FERDI · juin 2026 — Pour atteindre un taux d'investissement de 30% du PIB, l'Afrique de l'Ouest doit combler un déficit de financement externe massif.
Écart : 8 points de PIB — soit environ 120 milliards $ par an pour la région.
Déficit total estimé par la FERDI (juin 2026)
Part régionale du déficit — enjeu direct pour la CEDEAO et l'UEMOA
3 défis structurels pour la région
Les économies ouest-africaines restent vulnérables aux chocs des prix des commodités.
Stagnation autour de 22% du PIB, loin des 30% nécessaires à la transformation.
Le déficit révèle un enjeu de contrôle sur les modèles de développement, alors que les partenariats se redessinent.
Les acteurs clés
Économistes : Édouard Mien, Bulbul Butail — sous la direction de Bruno Cabrillac.
Le rapport FERDI évalue à 157 milliards $ le déficit annuel des 57 pays à faible revenu. Pour l'Afrique de l'Ouest, l'enjeu est de 120 milliards $ par an d'ici 2030 — un défi de souveraineté économique et de transformation structurelle.
Le chiffre a de quoi interpeller les décideurs de la CEDEAO et de l'UEMOA : 120 milliards de dollars par an d'ici 2030. C'est le montant du déficit de financement externe auquel font face les pays africains à faible revenu pour atteindre le taux d'investissement de 30 % du PIB qui a accompagné le décollage des économies asiatiques. Ce chiffre, issu d'un rapport publié en juin par la Fondation pour les études et recherches sur le développement international (FERDI), ne concerne pas uniquement l'Afrique de l'Ouest, mais il en éclaire directement les contraintes structurelles. Car dans cette région, le taux d'investissement moyen stagne autour de 20 à 22 % du PIB, bien en deçà du seuil jugé nécessaire pour amorcer une transformation économique durable.
Le rapport, signé par les économistes Édouard Mien et Bulbul Butail sous la direction de Bruno Cabrillac, évalue à 157 milliards de dollars par an le déficit de financement des 57 pays à faible revenu. Un montant qui, mis en perspective, paraît dérisoire au regard des excédents d'épargne accumulés par les grandes puissances : 669 milliards de dollars pour la Chine en 2024, 909 milliards pour l'Union européenne. Les auteurs notent ainsi qu'une réallocation de 8,5 % du seul excédent européen suffirait à couvrir la moitié du déficit africain. Cette disproportion pose la question de la volonté politique des partenaires traditionnels, mais aussi de la capacité des pays ouest-africains à capter ces financements dans un contexte de durcissement des conditions d'endettement.
Pour les économies ouest-africaines, le défi est double. D'une part, il s'agit de mobiliser des ressources massives pour financer les infrastructures, l'énergie, l'agriculture et l'industrialisation. D'autre part, il faut éviter de retomber dans le piège de l'endettement insoutenable, comme l'ont montré les difficultés de plusieurs pays de la région ces dernières années. Le rapport insiste sur la nécessité de construire un cadre juridique qui, tout en garantissant la sécurité des échanges, préserve la souveraineté des États dans la définition de leurs trajectoires de développement. Une thèse qui résonne particulièrement en Afrique de l'Ouest, où les débats sur la réforme du franc CFA et la création d'une monnaie unique de la CEDEAO restent vifs.
L'ouvrage dirigé par Mama Hamimida, Léonard Matala-Tala et Charlie Mballa, intitulé « L'Afrique dans le Sud global », dont le rapport FERDI constitue le socle, va plus loin en suggérant que l'essentiel des financements viendra du nouvel ordre économique mondial. Les auteurs évoquent la création, sous l'égide de la Chine, de points de rupture potentiels avec la Banque mondiale et le FMI, une dédollarisation probable du système monétaire international, et le repositionnement des pays africains dans les alliances du Sud global. Cette perspective n'est pas sans conséquences pour l'Afrique de l'Ouest, qui voit déjà ses partenariats se diversifier : la Chine est devenue le premier partenaire commercial de plusieurs pays de la région, tandis que la Turquie, les Émirats arabes unis et le Brésil renforcent leur présence.
Dans ce contexte, l'intégration régionale apparaît comme un levier essentiel. La CEDEAO et l'UEMOA multiplient les initiatives pour harmoniser les politiques économiques, faciliter les échanges et attirer les investissements. Mais les progrès restent lents, freinés par les disparités entre les économies, les tensions politiques et les défis sécuritaires. Le déficit de financement de 120 milliards de dollars ne pourra être comblé que si la région parvient à créer un environnement propice à l'investissement privé, tout en renforçant la coopération avec les bailleurs de fonds émergents. La question n'est pas seulement celle des montants, mais celle de la capacité des États à négocier des conditions qui préservent leurs intérêts à long terme.
Au-delà des chiffres, ce rapport invite à repenser le modèle de développement de l'Afrique de l'Ouest. Le piège du producteur de matières premières non élaborées, dénoncé par les auteurs, n'est pas une fatalité. Mais en sortir suppose une stratégie cohérente, articulant financement, industrialisation et souveraineté. Les pays de la région, qui ont longtemps subi les fluctuations des cours des matières premières, ont tout à gagner à saisir les opportunités offertes par la transition énergétique, la digitalisation et les nouvelles routes commerciales. Encore faut-il que les financements soient disponibles et que les cadres juridiques soient adaptés. Le rapport FERDI, en chiffrant précisément le défi, fournit une base de réflexion précieuse pour les décideurs ouest-africains.
Une fenêtre d'opportunité pour la CEDEAO
La publication de ce rapport intervient dans un contexte où l'économie de la CEDEAO montre des signes de reprise, mais aussi de fragilité. Selon les dernières données, la croissance régionale devrait atteindre 4,5 % en 2026, portée par le Nigeria et la Côte d'Ivoire, mais l'inflation et l'endettement restent des préoccupations majeures. Le déficit de financement externe, s'il n'est pas comblé, risque de compromettre les investissements nécessaires dans les secteurs porteurs comme les énergies renouvelables, l'agro-industrie ou les infrastructures numériques. Pour la CEDEAO, l'enjeu est de transformer ce déficit en opportunité de renforcer l'intégration régionale et de négocier des partenariats plus équilibrés avec les puissances émergentes.
Une souveraineté à reconquérir
La question de la souveraineté économique est au cœur des débats ouest-africains. La création de la monnaie unique « Eco », prévue initialement pour 2027, illustre les tensions entre les pays membres. Mais au-delà de la monnaie, c'est la capacité des États à définir leurs propres politiques de développement qui est en jeu. Le rapport FERDI, en soulignant la nécessité de préserver la souveraineté dans les cadres juridiques, rejoint les préoccupations exprimées par de nombreux économistes de la région. L'Afrique de l'Ouest ne peut plus se contenter d'être un simple réservoir de matières premières ; elle doit devenir un acteur à part entière du commerce mondial, avec des industries compétitives et des services innovants. C'est à cette condition que le déficit de financement pourra être réduit, et que la région pourra espérer un développement durable et inclusif.
Ce rapport de la FERDI, publié en juin 2026, intervient dans un contexte de recomposition des alliances économiques mondiales. Pour l'Afrique de l'Ouest, il ne s'agit pas seulement de combler un déficit de financement, mais de repenser les modalités du développement. Alors que les discussions sur la réforme du système monétaire international et la dédollarisation s'intensifient, la région a l'opportunité de jouer un rôle plus actif dans les négociations mondiales. La question reste ouverte : les pays ouest-africains sauront-ils saisir cette fenêtre pour construire des partenariats qui respectent leur souveraineté et accélèrent leur transformation structurelle ?