Deux mois après la visite du président béninois Romuald Wadagni à Niamey et Ouagadougou, les signaux de normalisation économique se multiplient entre l'Alliance des États du Sahel et ses voisins côtiers. La réouverture progressive des frontières, le rôle de médiation de la CEDEAO et la consolidation de la Banque confédérale d'investissement dessinent une nouvelle cartographie financière en Afrique de l'Ouest. Derrière ces avancées se joue une redéfinition des souverainetés économiques et des solidarités régionales.

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Le corridor Cotonou-Niamey, baromètre d'une détente fragile

L'annonce de la nomination de Lansana Kouyaté par la CEDEAO, au printemps 2026, avait ouvert une fenêtre d'opportunité diplomatique. La visite de Romuald Wadagni au Niger et au Burkina Faso début juin a transformé cette fenêtre en calendrier concret, avec la promesse d'un rétablissement des flux commerciaux. En ce début août, les postes frontières fonctionnent de nouveau, mais les conditions pratiques de ce retour à la normale restent négociées au cas par cas, loin des grands principes d'avant la rupture.

Cette réouverture ne signifie pas un retour au statu quo ante. Elle intervient après plus de trois ans de fermeture, durant lesquels le Niger a réorienté une partie de ses approvisionnements vers d'autres corridors, notamment via le Togo et le Ghana. Les exportateurs béninois ont perdu des parts de marché au profit d'acteurs togolais et ghanéens, et la reconquête de ces parts ne se fera pas sur la seule base de la proximité géographique. Les conditions douanières, les coûts de transit et la fiabilité des procédures seront désormais comparés à l'échelle régionale.

La BCID-AES, l'incubateur d'une finance sahélienne

Parallèlement à ces retrouvailles commerciales, l'Alliance des États du Sahel poursuit la construction de ses instruments économiques. La Banque confédérale pour l'investissement et le développement (BCID-AES), dont le coup d'envoi opérationnel a été donné en juin à Bamako, incarne cette ambition. Face aux lenteurs de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) et aux contraintes imposées par l'UEMOA, les trois pays sahéliens ont choisi de mutualiser leurs ressources pour financer des projets structurants - énergie, transport, agriculture - sans dépendre des mécanismes communautaires.

Ce choix traduit une conviction politique plus profonde : l'intégration économique ne peut plus être imposée d'en haut. Les dirigeants de la confédération considèrent que les institutions héritées de la colonisation portent une logique extravertie, tournée vers les ports et les marchés internationaux, plutôt que vers les besoins internes de leur population. La BCID-AES se veut un outil de rééquilibrage, avec des critères d'octroi plus flexibles et une gouvernance que les États membres contrôlent directement.

Cette dynamique ne se déploie pas sans tension avec l'architecture monétaire existante. Le maintien du franc CFA comme monnaie commune constitue un point de friction latent. Si les autorités de l'AES ne remettent pas ouvertement en cause leur appartenance à l'UEMOA, la création d'une banque d'investissement parallèle apparaît comme une première étape vers une déconnexion partielle. Le Bénin, en créant son Bureau d'Appui Stratégique (BASE-PR), semble avoir anticipé cette réalité et cherche à positionner Cotonou comme une plateforme de médiation et d'interconnexion, plutôt que comme un simple point de passage.

Un régionalisme pragmatique

L'attitude du Bénin illustre une évolution notable : les pays côtiers ne traitent plus l'AES comme un adversaire, mais comme un partenaire avec lequel il faut composer durablement. La visite de Wadagni en juin a été perçue à Niamey comme une reconnaissance implicite de la légitimité de la confédération. Ce réalisme ouvre la voie à des accords bilatéraux qui contournent les cadres multilatéraux jugés trop rigides, tout en les laissant techniquement en place.

Les prochains mois seront décisifs pour évaluer la solidité de ce nouveau modus vivendi. La question des arriérés douaniers, celle du sort des marchandises en transit pendant la fermeture, ainsi que la sécurisation du corridor nord pour les flux vers le Burkina Faso et le Mali demeurent des chantiers ouverts. Sur le plan macroéconomique, les trois pays sahéliens affichent des besoins d'investissement massifs, et la BCID-AES ne pourra y répondre seule. L'attitude des bailleurs traditionnels - FMI, Banque mondiale, mais aussi l'Union européenne - sera observée de près pour voir si cette nouvelle architecture attire des financements ou au contraire isole davantage l'AES.

Au-delà des déclarations, ce qui se joue en Afrique de l'Ouest depuis 2024 est une redistribution des cartes économiques. La séquence de réouverture de 2026 pourrait n'être que la première étape d'une recomposition plus vaste, où les frontières économiques ne coïncident plus exactement avec les frontières politiques. Les pays côtiers comme le Bénin, le Togo ou la Côte d'Ivoire doivent apprendre à rivaliser dans un espace où les règles du jeu sont en train de changer, et où les alliances énergétiques, portuaires et numériques priment sur les héritages institutionnels.

Cette normalisation prudente entre l'AES et ses voisins relance l'idée d'une intégration ouest-africaine à plusieurs vitesses. Alors que la CEDEAO cherche encore sa place dans ce paysage, les initiatives bilatérales et les constructions parallèles comme la BCID-AES pourraient bien dessiner l'ossature d'un futur système régional, moins centralisé et plus réactif aux réalités locales. Restera à savoir si cette mosaïque d'accords pourra déboucher sur une convergence durable des politiques économiques, ou si elle restera une succession de compromis pragmatiques, fragiles par nature.