Le 28 juillet 2026, une étude de la Bird Story Agency mettait en lumière l'essor des boulangeries utilisant farines de manioc, de millet et de sorgho à Nairobi. Ce mouvement, qui gagne l'Afrique de l'Ouest, traduit une évolution des préférences des consommateurs et une volonté de valoriser les ressources locales. Alors que la région importe encore massivement son blé, la transformation locale s'impose comme un levier de souveraineté alimentaire, en phase avec les stratégies nationales sur les minéraux critiques et les investissements agricoles.

Infographie — Riz · Souveraineté alimentaire

L'initiative de la boulangerie Kirsten à Nairobi illustre une tendance qui dépasse les seuls besoins médicaux. Comme le souligne la nutritionniste Judith Moraa, le choix du sans-gluten relève désormais d'une sensibilité généralisée, ouvrant un marché pour les farines locales. En Afrique de l'Ouest, cette dynamique se heurte à une dépendance historique au blé importé, qui pèse sur les balances commerciales et la sécurité alimentaire. Au Sénégal, au Mali ou au Burkina Faso, des initiatives similaires émergent, portées par des entrepreneurs et des scientifiques de l'alimentation, mais elles restent marginales face à la puissance des filières d'importation.

Cette évolution s'inscrit dans un contexte régional marqué par une volonté affirmée de transformation structurelle. Fin juillet 2026, le Sénégal accélérait l'élaboration de sa Stratégie nationale sur les minéraux critiques, avec l'appui du Forum intergouvernemental sur les mines (IGF). Cette démarche, qui vise à capter davantage de valeur ajoutée sur les ressources extractives, fait écho à la problématique agricole : il ne s'agit plus seulement d'exporter des matières premières, mais de les transformer localement. Le parallèle est d'autant plus frappant que la région produit environ 25 % de l'or brut mondial mais n'en raffine que 10 %, un déséquilibre que les autorités entendent corriger.

Dans le même temps, les cours des matières premières agricoles, comme le cacao en Côte d'Ivoire ou l'arachide au Sénégal, restent volatils et soumis aux marchés internationaux. Le cours du cacao en Côte d'Ivoire, qui a connu des fluctuations importantes ces dernières années, rappelle la vulnérabilité des économies de plantation. La transformation locale apparaît alors comme une stratégie de diversification et de résilience. En valorisant le manioc ou le sorgho, les pays ouest-africains pourraient réduire leur exposition aux importations de blé et créer des emplois, tout en répondant à une demande croissante pour des produits sains et locaux.

Les défis restent néanmoins considérables. Les infrastructures de transformation sont insuffisantes, les chaînes de valeur fragmentées, et l'accès au financement limité pour les petites et moyennes entreprises. Au Niger, les récents décaissements de la BOAD en faveur de l'agriculture et de l'électricité montrent que les bailleurs de fonds régionaux commencent à soutenir ces secteurs, mais les montants restent modestes face aux besoins. Par ailleurs, la concurrence du blé subventionné et les habitudes alimentaires constituent des obstacles culturels et économiques.

Une dynamique politique contrastée

Cette quête de souveraineté alimentaire s'inscrit dans un environnement politique régional instable. La Guinée-Bissau, par exemple, vient d'approuver par référendum une réforme constitutionnelle controversée, dans un contexte de transition militaire. Ce climat d'incertitude peut freiner les investissements à long terme nécessaires à la transformation locale. À l'inverse, des pays comme le Sénégal ou la Côte d'Ivoire offrent une stabilité relative qui favorise les initiatives entrepreneuriales.

L'engouement pour les farines locales doit aussi être lu à l'aune des évolutions du prix de l'or aujourd'hui en Afrique de l'Ouest. Les cours élevés de l'or ont dopé les économies minières, mais ont aussi accru les inégalités et les tensions foncières. La transformation agricole pourrait offrir une alternative de développement plus inclusive, à condition que les politiques publiques soutiennent réellement les petits producteurs et les transformateurs.

Au-delà des aspects économiques, cette mutation révèle un changement de paradigme : les États ouest-africains cherchent à réduire leur dépendance alimentaire, comme ils tentent de le faire pour les minerais stratégiques. Les leçons tirées des filières de l'or ou du phosphate, où la valeur ajoutée échappe largement aux producteurs locaux, nourrissent une réflexion plus large sur la souveraineté. La transformation locale des cultures vivrières pourrait ainsi devenir un laboratoire de cette nouvelle ambition, à condition de dépasser les obstacles structurels et politiques.

L'émergence des farines locales en Afrique de l'Est, et son potentiel ouest-africain, ne doit pas être isolée. Elle s'inscrit dans un mouvement continental de réappropriation des chaînes de valeur, que l'on observe aussi dans les mines, les télécommunications ou la finance. La question centrale reste de savoir si les États sauront créer un environnement propice à ces initiatives, entre soutien à l'innovation, infrastructures et stabilité politique. L'avenir de la souveraineté alimentaire se jouera peut-être moins dans les champs que dans les usines et les politiques publiques.

Vérification : L'Afrique produit environ 25% de l'or mondial, mais le raffinage en Afrique est inférieur à 10% (souvent cité comme moins de 5%).