Vendredi 22 mai 2026, la livre de coton s'échangeait à près de 78 cents à New York, un bond de 21 % depuis le début de l'année. Cette flambée, alimentée par l'envolée du pétrole et une sécheresse dans la « ceinture de coton » américaine, profite aux producteurs ouest-africains, mais expose aussi des fragilités structurelles. Entre tensions régionales, défis climatiques et opportunités de marché, la filière cotonnière de la région se trouve à un carrefour stratégique.

Infographie — Coton

Le parallèle avec l'or noir est devenu un lieu commun, mais il n'en est pas moins pertinent. Comme le rappelle une analyse récente du quotidien Le Monde, la hausse du prix du pétrole renchérit les fibres synthétiques (polyester, nylon), rendant le coton plus compétitif. À cela s'ajoute une sécheresse persistante dans le sud des États-Unis, deuxième exportateur mondial de coton, qui réduit les perspectives de récolte et soutient les cours. En mai 2026, le prix a même dépassé 84 cents la livre, un niveau inédit depuis deux ans.

Pour les pays producteurs d'Afrique de l'Ouest – notamment le Mali, le Burkina Faso, le Bénin et la Côte d'Ivoire – cette embellie est une bouffée d'oxygène après plusieurs années de cours déprimés. Le coton représente une part significative des recettes d'exportation et des revenus ruraux. La hausse actuelle pourrait améliorer les soldes commerciaux et soutenir les campagnes agricoles à venir. Cependant, elle intervient dans un contexte régional complexe.

Un contexte géopolitique tendu Le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO en janvier 2026, sous l'égide de l'Alliance des États du Sahel (AES), a entraîné des fermetures de frontières et des tensions diplomatiques. Ces pays sont parmi les premiers producteurs de coton de la région. Les entraves aux échanges et les incertitudes réglementaires compliquent l'acheminement de la fibre vers les ports, notamment celui de Lomé, hub logistique clé pour le coton burkinabè et malien. Selon un article du 19 mai 2026, ces perturbations pourraient limiter la capacité des producteurs à profiter pleinement de la hausse des prix.

Par ailleurs, la compétitivité du coton ouest-africain dépend aussi de sa qualité et de sa certification. Le 16 avril 2026, le Mali a obtenu un certificat d'enregistrement auprès de l'Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI) pour le bogolan, un textile traditionnel. Cette démarche s'inscrit dans une volonté de valorisation locale, mais elle ne concerne qu'une niche. L'essentiel de la production reste destiné à l'exportation brute, ce qui rend les producteurs vulnérables aux fluctuations du marché mondial.

Des défis structurels persistants Au-delà du contexte immédiat, la filière cotonnière ouest-africaine doit faire face à des défis de long terme. La sécheresse américaine rappelle que le changement climatique affecte déjà les zones de production. En Afrique de l'Ouest, les épisodes de sécheresse et d'inondations menacent les rendements. Par ailleurs, la concurrence des fibres synthétiques pourrait s'atténuer temporairement avec la hausse du pétrole, mais à moyen terme, l'innovation textile et les préférences des consommateurs évoluent.

Le Bénin, qui ambitionne de devenir un « néo-Singapour africain », mise sur l'industrialisation et la transformation locale. Mais le chemin est long : les filatures et usines de textile restent rares dans la sous-région. La flambée actuelle du coton pourrait offrir une fenêtre pour investir dans la transformation et réduire la dépendance aux exportations de matière première. Cependant, les investisseurs privés et publics doivent composer avec les incertitudes politiques et la fragmentation régionale.

Enfin, la hausse des prix pourrait aussi attiser les tensions autour de la répartition de la valeur ajoutée entre producteurs, État et industriels. Dans plusieurs pays, les prix d'achat au producteur sont fixés en début de campagne. Si les cours mondiaux continuent de grimper, les cultivateurs pourraient exiger des révisions, ce qui testera les mécanismes de régulation nationaux.

La flambée du coton en mai 2026 illustre les interconnexions entre marchés pétroliers, aléas climatiques et dynamiques régionales. Pour l'Afrique de l'Ouest, elle offre une respiration économique, mais pose la question de la résilience d'une filière trop exposée aux chocs extérieurs. Alors que les pays de l'AES tentent de redéfinir leurs alliances et que les ambitions de transformation locale restent à concrétiser, l'or blanc pourrait bien devenir un test de la capacité régionale à transformer une opportunité conjoncturelle en avantage structurel durable.