Le prix du cacao vacille entre espoirs météorologiques et pression du dollar, tandis que les producteurs ivoiriens et ghanéens réclament une meilleure rémunération. Alors qu'un Super El Niño menace les rendements de la campagne 2026, les appels à la transformation locale et au respect des nouvelles normes se multiplient. Depuis mai, les tensions entre producteurs et institutions se sont intensifiées, révélant les fragilités structurelles d'une filière stratégique.
🌱 Cacao : l'équation à résoudre
Entre El Niño, dollar fort et tensions sociales, la filière cherche son équilibre.
Des prix sous tension entre climat et devise
Depuis la confirmation d'un épisode El Niño particulièrement intense en mai, le marché du cacao oscille entre craintes d'approvisionnement et force du dollar. Le contrat ICE New York évolue autour de 4 250 dollars la tonne, soutenu par les perspectives de stress hydrique en Afrique de l'Ouest, mais freiné par un billet vert robuste. Les analystes estiment que la fourchette de soutien se situe entre 4 200 et 4 254 dollars, avec un objectif de 4 582 dollars si le momentum haussier se confirme.
Cette volatilité n'échappe pas aux producteurs ivoiriens et ghanéens, qui fournissent près des deux tiers de l'offre mondiale. En mai, plusieurs représentants de la région de la Nawa ont interpellé le gouvernement ivoirien et le Conseil du Café-Cacao pour obtenir une revalorisation du prix garanti. Le sénateur-maire de Soubré, Traoré Lassina, a salué l'esprit de dialogue, mais les revendications restent vives.
La double contrainte : offre locale et normes internationales
Le Conseil du Café-Cacao a multiplié les actions de sensibilisation auprès des coopératives, notamment sur la mise en œuvre de la politique carbone et les exigences de traçabilité imposées par l'Union européenne. Ces nouvelles normes, qui entreront en vigueur en 2027, exigent que les exportations de cacao ne contribuent pas à la déforestation. Pour les petits planteurs, l'adaptation est coûteuse et complexe.
Dans le même temps, les deux pays leaders peinent à augmenter leur capacité de transformation locale. Si des usines se développent à Abidjan et à Tema, la majeure partie de la récolte est encore exportée sous forme de fèves brutes. Cette dépendance limite la captation de valeur et expose la région aux fluctuations des cours mondiaux.
L'épée de Damoclès du Super El Niño
Les prévisions climatiques indiquent une probabilité élevée de Super El Niño en 2026, ce qui accentuerait les stress hydriques et thermiques sur les arbres. Les rendements pourraient chuter de 15 à 20 % si les pluies sont insuffisantes en juillet-août. Or, la Côte d'Ivoire et le Ghana viennent d'une campagne 2025/2026 déjà perturbée par un début d'hivernage irrégulier.
Les marchés financiers intègrent ce risque : les fonds spéculatifs ont accru leurs positions acheteuses sur le cacao, tandis que certains conseillent de vendre des contrats sur le dollar (DXY) pour profiter d'un affaiblissement attendu du billet vert. Mais si la Réserve fédérale américaine devait durcir sa politique monétaire, le dollar se renforcerait et pénaliserait à nouveau le cacao.
Le paradoxe d'une offre potentiellement excédentaire
À l'inverse, un des risques majeurs identifiés par les analystes est une production ivoiro-ghanéenne nettement supérieure aux attentes, ce qui briserait le support actuel et ferait plonger les cours sous les 3 900 dollars. Cela pourrait se produire si El Niño s'avère moins sévère que prévu, ou si les pays parviennent à maintenir leur production grâce à des pratiques culturales améliorées.
Or, les producteurs locaux réclament justement des prix stables et élevés pour compenser l'inflation des intrants. Le directeur général du Conseil du Café-Cacao, Koné Brahima Yves, a appelé le 13 mai à M'Batto à « poursuivre la campagne » dans le calme, laissant entendre que des annonces tarifaires sont attendues.
Souveraineté et investissements : le temps des choix
Face à ces incertitudes, la Côte d'Ivoire et le Ghana tentent de renforcer leur souveraineté sur la filière. L'Initiative Cacao Côte d'Ivoire-Ghana, qui visait à instaurer un différentiel de revenu décent (DRD) de 400 dollars par tonne, bute sur les réticences des acheteurs internationaux. Par ailleurs, les investissements dans la transformation locale peinent à décoller : le coût de l'énergie et le manque de compétences freinent l'industrialisation.
Certains observateurs estiment que la prochaine campagne sera décisive : si El Niño réduit l'offre, les prix mondiaux pourraient atteindre des records, offrant aux producteurs une fenêtre pour négocier. Mais si l'offre abonde, les prix pourraient s'effondrer, ravivant les tensions sociales. Les mois à venir diront si la région parvient à concilier exigences climatiques, pression des marchés et aspirations des planteurs.
Au-delà des aléas climatiques et monétaires, le cacao ouest-africain illustre les défis de la transition vers des filières plus résilientes et souveraines. La capacité des États et des producteurs à s'unir face aux géants du négoce, et à transformer sur place une part croissante de la récolte, déterminera l'avenir de cette économie vitale pour des millions de personnes.