Le 20 juillet, l'Organisation interprofessionnelle agricole Café-Cacao (OIA) a reconnu des difficultés dans l'écoulement des stocks résiduels de la grande campagne, malgré l'attribution de 23 000 tonnes. Ce constat intervient alors que les prix bord champ sont tombés à 1 200 FCFA le kilo, contre 2 800 en campagne principale, et que le programme de rachat financé à hauteur de 291 milliards FCFA est officiellement achevé. La mise en œuvre de ce mécanisme, décidé après l'effondrement des cours mondiaux, révèle des tensions structurelles au sein de la filière, entre exigences de qualité et logiques de survie des producteurs.
Qualité contre survie : le dilemme du cacao ivoirien
L’OIA dénonce des fèves mélangées (95 → 130 grains/100 g) alors que le programme de rachat (291 milliards FCFA) s’achève. Les prix bord champ chutent à 1 200 FCFA/kg.
Norme export : 95–100 grains/100 g
Seuil acceptable pour le marché international
« Quand on rentre dans des grainages à 130, 135, c’est de la petite campagne » — Aubin Blondé Doua, OIA
Prix bord champ : 1 200 FCFA/kg
Chute de 57 % par rapport à la campagne principale
Des coopératives mélangent les récoltes pour écouler leurs stocks
programme de rachat
par l’OIA
non conformes
📊 Contexte macroéconomique (Côte d’Ivoire)
« Les fèves de la grande campagne sont entre 95 et 100 grains pour 100 grammes, mais quand on rentre dans des grainages à 130, 135, c’est de la petite campagne, et on ne peut pas payer ces fèves au prix de la grande campagne. »
— Aubin Blondé Doua, porte-parole de l’OIA, conférence de presse du 20 juillet 2026
Le programme de rachat (291 milliards FCFA) a permis d’écouler 23 000 tonnes, mais 150 certificats d’exportation révèlent des mélanges de fèves (petite/grande campagne). Les producteurs, confrontés à un prix bord champ divisé par plus de deux, contournent les normes pour survivre. L’OIA refuse de payer la petite campagne au prix fort.
Lors de la conférence de presse du 20 juillet à Abidjan, le porte-parole de l'OIA, Aubin Blondé Doua, a tenté de rassurer : les 23 000 tonnes de cacao allouées à l'organisation pour faciliter l'écoulement des stocks résiduels ont permis de réduire les difficultés de certains producteurs. Mais il a aussi pointé des manquements chez des détenteurs de connaissements : plus de 150 documents d'exportation concerneraient des fèves dont la qualité ne correspond pas aux engagements. « Les fèves de la grande campagne sont entre 95 et 100 grains pour 100 grammes, a-t-il expliqué, mais quand on rentre dans des grainages à 130, 135, c’est de la petite campagne, et on ne peut pas payer ces fèves au prix de la grande campagne. » Cette déclaration révèle une fracture entre les standards de qualité exigés par le marché international et la réalité de terrain, où des coopératives, pour survivre, mélangent les récoltes.
Un programme de rachat sous tension
Le programme de rachat des stocks invendus, doté de 291 milliards FCFA par le Fonds de stabilisation, visait à éponger les 123 000 tonnes recensées lors de l'inventaire de janvier 2026. Selon le Conseil Café-Cacao, 102 000 tonnes étaient effectivement concernées après acquisition de 21 000 tonnes par des exportateurs. L'OIA, désignée comme guichet unique, devait sélectionner les coopératives autorisées à livrer dans les usines d'Abidjan et de San Pedro, tandis que le Conseil assurait contrôle qualité, usinage, exportation et paiement. Mais des coopératives affirment n'avoir jamais été contactées, malgré leur recensement. L'OIA assure que le programme est achevé, mais les zones d'ombre persistent : ces coopératives figuraient-elles dans l'inventaire initial ? Une partie des 123 000 tonnes n'aurait-elle pas été prise en compte ?
Le décalage entre le discours officiel et les témoignages de terrain rappelle les fragilités d'une filière qui dépend de mécanismes centralisés. La baisse du prix bord champ, passée de 2 800 à 1 200 FCFA en quelques mois, a plongé de nombreux producteurs dans une situation critique. Certains ont dû brader leur cacao à perte, comme le rapporte Aubin Blondé Doua : « Beaucoup de nos coopératives ont vendu leur produit au prix de 1 200 francs CFA sur la base du prix de la campagne intermédiaire. Mieux vaut gagner un peu que de perdre tout. » Ce réalisme économique masque une profonde détresse, alors que la campagne principale s'achève dans deux mois et que les stocks de la campagne intermédiaire peinent à s'écouler.
Les leçons d’une campagne agitée
Cette crise survient dans un contexte régional marqué par les turbulences économiques. En mai 2026, une analyse de Maliactu soulignait que le Sénégal, la Côte d’Ivoire et la Guinée entraient dans une « zone de turbulences économiques où chaque décision politique pourrait faire basculer des millions de vies ». Le sommet de haut niveau sur l'Initiative Cacao Côte d’Ivoire–Ghana, tenu à Abidjan le 16 juin 2026, avait pour ambition de renforcer la coordination entre les deux premiers producteurs mondiaux. Mais les difficultés pratiques de la filière ivoirienne montrent que les engagements politiques peinent à se traduire en améliorations concrètes pour les producteurs.
La question de la qualité des fèves émerge comme un nœud structurel. Les connaissements litigieux illustrent un système où la traçabilité et le contrôle qualité restent imparfaits. Alors que l'Union européenne se prépare à imposer des normes strictes de non-déforestation, la Côte d’Ivoire doit impérativement renforcer ses capacités de certification et de suivi. Le programme de rachat, conçu comme un filet de sécurité, révèle ses limites : il ne peut résoudre à lui seul les déséquilibres entre offre et demande, ni compenser les pertes liées à la chute des cours.
Par ailleurs, l'ombre du Ghana plane. Le voisin a aussi été touché par la baisse des prix, mais sa filière est organisée différemment, avec un rôle prépondérant du Cocobod. L'initiative conjointe lancée en juin visait à harmoniser les stratégies de commercialisation et à créer un pouvoir de marché. Mais les problèmes internes à la Côte d’Ivoire pourraient fragiliser cette dynamique. Si Abidwan n'arrive pas à résoudre ses propres contradictions, la crédibilité de l'initiative s'en trouvera affaiblie.
Enfin, la dimension sociale est cruciale. Les producteurs, qui avaient espéré des prix rémunérateurs après la flambée de 2024, se retrouvent aujourd'hui avec des revenus divisés par plus de deux. Le risque de désaffection pour la culture du cacao est réel, surtout chez les jeunes. Les coopératives, maillons essentiels de la collecte, sont prises en étau entre les exigences des exportateurs et les besoins de leurs membres. La transparence du programme de rachat est donc plus qu'une question technique : c'est un test de confiance pour l'ensemble de la filière.
L'évolution depuis le sommet de juin montre que si les dirigeants politiques affichent une volonté de rupture, la réalité du terrain résiste. La malédiction des matières premières, qui condamne les producteurs à subir les aléas des cours mondiaux, n'est pas encore brisée. Pour y parvenir, il faudra des mécanismes de régulation plus robustes, une meilleure intégration des questions de qualité dans les politiques publiques, et une écoute attentive des acteurs de terrain.
Au-delà de la crise conjoncturelle, la filière cacao ivoirienne illustre les défis récurrents des économies ouest-africaines dépendantes des matières premières : la difficulté à concilier quantité et qualité, à assurer une distribution équitable des bénéfices, et à construire des institutions résilientes face aux chocs externes. Alors que la région cherche des voies de diversification, le cacao reste un laboratoire où se jouent des dynamiques qui pourraient préfigurer l'avenir d'autres filières, comme l'or ou le café. La question demeure ouverte : la coordination régionale, incarnée par l'initiative conjointe avec le Ghana, parviendra-t-elle à surmonter les obstacles internes ?