Située à 80 kilomètres de Danané, la ville guinéenne de N'Zérékoré s'impose comme un épicentre des sorties clandestines de cacao ivoirien. Alors que des tonnes de fèves sont saisies à la frontière, la nomination d'un consul honoraire de Côte d'Ivoire dans cette localité suscite des interrogations. Ce phénomène, qui s'inscrit dans une région où les flux transfrontaliers échappent aux cadres officiels, révèle les fragilités de la gouvernance de la filière cacao en Afrique de l'Ouest.

Infographie — Cacao

Depuis plusieurs mois, les observateurs de la filière cacao en Afrique de l'Ouest constatent une intensification des circuits parallèles entre la Côte d'Ivoire et la Guinée. Les localités de Danané et de Sipilou, proches de la frontière, sont régulièrement citées comme points de sortie de cargaisons qui alimentent les entrepôts de N'Zérékoré, principale ville de la Guinée forestière. Les nombreuses pistes rurales, non surveillées, permettent d'éviter les postes officiels, et de nouvelles voies d'accès sont continuellement aménagées pour fluidifier ces mouvements.

Un phénomène qui interpelle les acteurs institutionnels

La récente nomination d'un consul honoraire de Côte d'Ivoire à N'Zérékoré a ajouté une dimension diplomatique à ce dossier sensible. Des producteurs, des coopératives et des opérateurs de la filière s'interrogent sur les objectifs assignés à cette représentation dans une ville identifiée comme un point névralgique du trafic. La présence remarquée, lors de la première Journée nationale de l'Organisation interprofessionnelle agricole (OIA) Café-Cacao organisée à Duékoué, d'un opérateur économique guinéen soupçonné d'être un acteur majeur de ce commerce, n'a fait qu'alimenter les débats. Certains observateurs appellent les autorités à faire la lumière sur les circonstances de cette invitation.

Ces flux ont des conséquences directes sur l'économie ivoirienne. Chaque tonne de cacao qui transite clandestinement vers la Guinée échappe au système de traçabilité mis en place par le Conseil du Café-Cacao, qui vise à garantir l'origine des fèves et à sécuriser les revenus des producteurs. Les pertes pour l'État et pour les planteurs sont estimées à des centaines de millions de francs CFA par an, bien que les chiffres officiels restent difficiles à vérifier. Cette fuite fragilise également les efforts de régulation de l'offre, dans un contexte où la Côte d'Ivoire et le Ghana cherchent à maintenir des prix rémunérateurs sur le marché international.

Une tendance régionale plus large

Ce phénomène ne doit pas être isolé. En juin 2026, le Togo inaugurait un centre de traitement post-récolte du cacao à M'Poti, coordonné par l'association PASSAÏ, afin d'améliorer la qualité et la transformation locale. Ce projet illustre une dynamique plus large d'investissement dans la transformation du cacao en Afrique de l'Ouest, portée par des initiatives nationales et des partenariats internationaux. Parallèlement, les politiques d'exonération douanière de la Chine en faveur des pays africains, élargies à 53 pays, pourraient renforcer les incitations à exporter via des circuits non formels, en ouvrant de nouveaux débouchés pour un cacao dont l'origine est moins contrôlée.

Le port d'Abidjan, première escale régionale du porte-conteneurs CMA CGM Christophe Colomb, témoigne de la modernisation des infrastructures légales de la filière, mais aussi de la concurrence accrue entre les canaux officiels et les réseaux transfrontaliers. La proximité de la Guinée, qui produit elle-même du cacao en plus petites quantités, crée un terrain propice à l'échange de fèves ivoiriennes, parfois réexportées vers d'autres destinations sous une origine guinéenne.

Les autorités ivoiriennes et guinéennes se trouvent face à un dilemme : renforcer la coopération pour traquer ces flux sans entraver les échanges légitimes entre les deux pays, ou laisser prospérer une économie parallèle qui profite à certains intermédiaires au détriment des producteurs. La nomination du consul honoraire pourrait être interprétée comme une tentative de rapprochement, mais sans mécanismes concrets de contrôle conjoint, le phénomène risque de perdurer.

Au-delà du cas ivoiro-guinéen, cette situation met en lumière la difficulté des États ouest-africains à faire respecter leurs frontières économiques dans un espace régional où les circulations historiques sont nombreuses. Alors que les discours sur la souveraineté alimentaire et la transformation locale se multiplient, les circuits informels rappellent que la gouvernance des filières stratégiques repose encore largement sur des arrangements locaux, parfois aux marges de la légalité.

Le cas de N'Zérékoré révèle une tension structurelle entre les ambitions de formalisation des économies ouest-africaines et la réalité de flux transfrontaliers historiquement ancrés. Alors que les investissements dans la transformation locale du cacao se multiplient au Togo, en Côte d'Ivoire et ailleurs, la question de l'origine des fèves et des circuits de commercialisation n'a jamais été aussi cruciale. Dans un contexte où la demande mondiale reste soutenue et où les politiques d'exemption douanière se multiplient, les États devront arbitrer entre le contrôle des frontières et la fluidité des échanges, tout en intégrant les intérêts de millions de producteurs qui, eux, ne voient pas toujours la différence entre économie formelle et informelle.