Le conseil du café-cacao a annoncé le lancement d'une vaste campagne de sensibilisation dans la région de la Nawa en prélude à la campagne principale 2026-2027. En toile de fond, la généralisation du Système national de traçabilité (SNT), de la carte du producteur et des terminaux de paiement électronique (TPE). Plus de 1,1 million de producteurs sont concernés, dont près de 900 000 déjà cartographiés. Une étape décisive pour la modernisation d'une filière encore marquée par la crise des années 2012-2026.

Infographie — Cacao

Le déploiement des outils numériques dans la filière cacao ivoirienne atteint un point de bascule. À partir du 1er septembre 2026, l'utilisation du Système national de traçabilité, de la carte du producteur et des terminaux de paiement électronique devient obligatoire pour la campagne de commercialisation 2026-2027. Le conseil du café-cacao, par la voix de son délégué régional dans la Nawa, Doumbia Siaka, a promis un accompagnement des producteurs « de bonne foi » pour éviter toute exclusion. Cette phase de pédagogie, lancée quelques semaines avant l'entrée en vigueur, témoigne de l'ampleur du chantier et des risques de résistance sur le terrain.

Le contexte historique éclaire l'urgence. Le rapport d'AfroInvest intitulé « Filière cacao Côte d'Ivoire : Anatomie d'une crise (2012-2026) » a documenté les mécanismes de fragilité qui ont érodé la compétitivité du pays premier producteur mondial. Chute des rendements, vieillissement des vergers, défaut de transparence dans les transactions : les maux sont connus. La réforme de la traçabilité n'est pas seulement technique, elle est aussi une réponse aux leçons de cette décennie de turbulences. En encadrant les flux physiques et financiers depuis les magasins d'achat jusqu'aux ports, le SNT vise à redonner de la visibilité à un secteur longtemps opaque. ## Une réforme structurelle à l'épreuve du terrain

Les chiffres donnent la mesure du défi. Sur 1,1 million de producteurs identifiés, seuls 900 000 disposent de leur carte à ce jour. Environ 10 000 TPE ont été distribués aux acheteurs agréés et coopératives. L'écart entre identification et distribution révèle les difficultés d'un déploiement à grande échelle, notamment dans les zones reculées comme la Nawa, où l'accès aux outils numériques reste limité. La campagne de sensibilisation devra ainsi lever les craintes d'un système perçu comme contraignant, voire excluant pour les producteurs les plus précaires.

En coulisses, la pression réglementaire internationale agit comme un accélérateur. La stratégie de l'Union européenne sur les produits sans déforestation impose aux opérateurs de prouver l'origine des matières premières. La mise en conformité exigée d'ici 2026 a déjà poussé les pays producteurs à mutualiser leurs efforts. La Côte d'Ivoire et le Ghana, qui assurent plus de 60 % de l'offre mondiale, ont multiplié les initiatives conjointes pour renforcer leur pouvoir de négociation. Le SNT ivoirien s'inscrit dans cette dynamique, aux côtés du système ghanéen de traçabilité, afin de protéger les revenus des producteurs et de limiter la contrebande. Les récentes fluctuations des prix, observées au Cameroun, rappellent que la volatilité reste une donnée structurelle du marché.

Mais l'enjeu va au-delà de la simple conformité aux exigences du marché européen. En consolidant les données sur les transactions, le conseil du café-cacao se dote d'un levier pour capter une part plus équitable de la valeur ajoutée. Historiquement, les pays d'Afrique de l'Ouest ont subi les cours imposés par les marchés internationaux. La maîtrise de l'information constitue une première étape vers une souveraineté économique accrue. Elle permettra à terme de mieux orienter les politiques de prix, de cibler les aides aux producteurs et de renforcer la transformation locale, un chantier encore embryonnaire. ## Souveraineté économique et exigences internationales

La réussite de cette réforme dépendra de sa capacité à embarquer l'ensemble des acteurs. Le conseil assure qu'aucun producteur de bonne foi ne sera laissé de côté, mais la promesse doit se traduire par des moyens concrets sur le terrain. La sensibilisation, si elle est bien menée, peut réduire les risques de fractures sociales et de défiance envers les autorités. À l'inverse, une mise en œuvre chaotique pourrait aggraver les tensions dans une filière déjà éprouvée.

Cette transition intervient dans un contexte régional marqué par une prise de conscience généralisée : les pays producteurs veulent contrôler leurs chaînes de valeur. Le coton, l'arachide et le cacao font l'objet de réformes similaires, de la Côte d'Ivoire au Sénégal, pour sécuriser les revenus agricoles et attirer des investissements dans la transformation. La campagne 2026-2027 apparaît comme un test grandeur nature. Les résultats, positifs ou non, orienteront les décisions des bailleurs de fonds et des partenaires internationaux, qui observent de près la capacité d'Abidjan à moderniser son économie de rente.

Au-delà de la seule filière cacao, la généralisation de la traçabilité dessine les contours d'un nouveau modèle de gouvernance agricole en Afrique de l'Ouest. Alors que la campagne 2026-2027 s'ouvre dans quelques semaines, la question reste de savoir si ces outils, pensés pour sécuriser les flux, parviendront à renforcer le pouvoir de négociation des producteurs face à un marché mondial encore dominé par des acteurs extérieurs. La réussite d'Abidjan pourrait devenir une référence pour toute la région.