Alors que les cours du cacao restent soutenus par la demande mondiale, la Côte d'Ivoire accélère la modernisation de ses filières agricoles. Le 11 août 2026, le Conseil du Coton et de l'Anacarde a lancé à Korhogo un recensement des vergers de cajou, une opération calquée sur la cartographie des plantations de cacao entamée en 2019. Cette démarche vise à sécuriser les circuits commerciaux et à consolider la position du premier producteur mondial de cacao, qui cherche à peser davantage sur la formation des prix.

Infographie — Cacao

Une traçabilité imposée par les exigences internationales

Le lancement du recensement des vergers d'anacarde à Korhogo n'est pas un simple exercice administratif. Il s'inscrit dans une stratégie plus large de formalisation des chaînes de valeur agricoles en Afrique de l'Ouest. En confiant la collecte des données aux chefs traditionnels et au corps préfectoral de la région du Poro, l'autorité de régulation applique une méthode déjà éprouvée pour le cacao. Depuis 2019, la cartographie des plantations de cacao sert de fondement au système national de traçabilité, qui doit permettre de garantir l'origine des fèves et de répondre aux normes de durabilité imposées par les acheteurs européens.

Cette évolution intervient dans un contexte où les prix du cacao restent élevés, mais où les producteurs exigent une meilleure répartition de la valeur. La Côte d'Ivoire et le Ghana, qui assurent ensemble plus de 60 % de la production mondiale, ont réaffirmé en juin 2026 leur engagement à défendre les intérêts de leurs producteurs. Le recensement et la traçabilité constituent des outils concrets pour renforcer leur pouvoir de négociation face aux géants du chocolat comme Barry Callebaut, dont les résultats récents montrent des signes de reprise après un profit warning.

La carte planteur connectée, outil de transparence

Dès le 1er septembre 2026, l'utilisation de la carte de planteur connectée deviendra obligatoire pour valider toute transaction au bord des champs. Les terminaux de paiement électronique et les scellés physiques vont progressivement éliminer l'argent liquide lors des collectes de fèves. Cette mesure vise à assainir les circuits commerciaux, à réduire la fraude et à garantir que les revenus parviennent effectivement aux producteurs. Pour la filière cajou, le calendrier est encore préliminaire, mais l'objectif est clair : stabiliser les statistiques pour mieux orienter la distribution des intrants et des sacheries de qualité.

Le directeur général adjoint de l'institution, Konaté Issa, insiste sur la nécessité de maîtriser les chiffres réels pour calibrer les futurs fonds de soutien aux exploitants. Cette transparence est d'autant plus cruciale que la Côte d'Ivoire ambitionne de consolider son rang de premier exportateur de la sous-région. Le pays cherche à attirer les investissements dans la transformation locale, comme en témoigne la construction d'une nouvelle usine de cacao à Abidjan. La traçabilité devient ainsi un levier de développement industriel, en permettant aux acheteurs de vérifier l'origine des matières premières et aux autorités de mieux taxer les transactions.

Un modèle qui s'étend à d'autres filières

Cette stratégie de recensement et de digitalisation n'est pas isolée. Elle s'inscrit dans une tendance plus large de modernisation des filières agricoles en Afrique de l'Ouest. Au Sénégal, la Banque mondiale a signé en juillet 2026 trois accords de financement d'un montant cumulé d'environ 518 millions d'euros, dont une partie pourrait être consacrée à l'agriculture. Le Togo, de son côté, cherche à diversifier son économie, avec une attention particulière à la filière phosphate et aux engrais. Dans ce contexte, la Côte d'Ivoire apparaît comme un laboratoire régional pour les politiques de traçabilité.

L'extension du modèle cacao à la noix de cajou révèle une volonté de généraliser les bonnes pratiques. Mais elle pose aussi des questions sur les coûts et la capacité des petits producteurs à s'adapter. La carte planteur connectée suppose un équipement et une formation qui ne sont pas encore universellement disponibles. Le recours aux chefs traditionnels pour la collecte de données peut faciliter l'adhésion, mais il faudra veiller à ce que les zones les plus reculées ne soient pas exclues.

Un pouvoir de négociation renforcé

Au-delà de la transparence, l'enjeu est géopolitique. En maîtrisant les données de production, la Côte d'Ivoire et le Ghana peuvent mieux coordonner leurs stratégies de vente et influencer les cours du cacao. La mise en place d'un système de traçabilité crédible est aussi un prérequis pour négocier des primes de durabilité auprès des acheteurs internationaux. Les discussions en cours entre Abidjan et Accra sur la politique des prix montrent que les producteurs entendent peser davantage sur le marché mondial.

Cette évolution intervient alors que l'économie ivoirienne affiche une croissance soutenue, portée par les exportations agricoles et les investissements dans les infrastructures. La transformation des matières premières reste un défi, mais les avancées en matière de traçabilité pourraient attirer des investisseurs soucieux de sécuriser leurs approvisionnements. La Côte d'Ivoire cherche ainsi à passer d'une économie de plantation à une économie de valeur ajoutée, où les données deviennent un actif stratégique.

La généralisation de la traçabilité en Côte d'Ivoire pourrait inspirer d'autres filières de la région, comme l'arachide au Sénégal, dont les cours à l'exportation dépendent encore de circuits informels. Alors que les cours de l'or en Afrique de l'Ouest attirent l'attention des investisseurs, la maîtrise des données agricoles devient un enjeu de souveraineté économique. La question reste de savoir si ces outils profiteront réellement aux producteurs ou s'ils serviront surtout à renforcer le contrôle des autorités et des grands groupes.