Le 18 juin 2026, le groupe singapourien Valency International a mis en service à Attinguié, en Côte d'Ivoire, une unité industrielle de production de biochar à partir de coques de noix de cajou. Présentée comme la première usine commerciale à grande échelle en Afrique, elle marque un tournant dans la valorisation des résidus agricoles. Cet investissement s'inscrit dans une tendance plus large de transformation locale des matières premières, où l'anacarde cesse d'être une simple culture d'exportation pour devenir le socle d'une nouvelle chaîne de valeur industrielle.

Infographie — Anacarde

Une innovation industrielle au service de la souveraineté

L'usine d'Attinguié est conçue pour traiter 20 000 tonnes de coques par an et produire environ 6 000 tonnes de biochar. Obtenu par pyrolyse, ce matériau améliore la structure des sols, retient l'eau et les nutriments, et peut remplacer le charbon de bois ou le charbon minéral comme source d'énergie. Valency International ambitione de porter cette production à 100 000 tonnes par an d'ici 2029, ce qui nécessitera une augmentation significative des volumes de coques collectées. Ce projet illustre comment un déchet agricole peut devenir une ressource stratégique, réduisant la dépendance aux intrants importés et aux combustibles fossiles.

Du déchet à la ressource stratégique

En Côte d'Ivoire, la transformation des noix de cajou génère d'importants volumes de coques : environ 245 000 tonnes en 2024, selon une étude de l'ONG française Nitidæ. Ces coques, qui représentent 70 % du volume total transformé, étaient longtemps considérées comme des résidus sans valeur. Mais la donne change. L'étude de Nitidæ, publiée en 2025, identifiait déjà les moteurs de cette nouvelle chaîne de valeur : la demande croissante de biochar pour l'agriculture durable et la production d'énergie, couplée à la nécessité de diversifier les débouchés de la filière anacarde. L'usine de Valency concrétise cette vision.

Une dynamique régionale : industrialisation minière et agricole

Ce mouvement ne se limite pas à la Côte d'Ivoire. Dans toute l'Afrique de l'Ouest, les États cherchent à transformer localement leurs ressources pour capter davantage de valeur ajoutée. Le phosphate marocain et tunisien, par exemple, est au cœur d'une stratégie de sécurisation des chaînes d'approvisionnement mondiales, comme le montre la récente inscription du phosphate sur la liste des minéraux critiques américains. De même, l'exploitation aurifère au Burkina Faso et les projets miniers en Guinée (Simandou) s'accompagnent d'exigences croissantes de transformation locale. La filière anacarde, avec ses coques valorisées en biochar, s'inscrit dans cette logique d'industrialisation agricole.

Contexte géopolitique : sécurisation des approvisionnements

L'usine intervient dans un contexte régional marqué par les sanctions et les tensions géopolitiques. L'Alliance des États du Sahel (AES) cherche à renforcer son autonomie économique, tandis que les pays côtiers comme la Côte d'Ivoire et le Bénin multiplient les initiatives pour réduire leur dépendance aux importations. Le biochar, en améliorant les sols et en offrant une alternative énergétique, contribue à la souveraineté alimentaire et énergétique. Il permet également de valoriser un sous-produit local, créant des emplois et réduisant les coûts d'intrants pour les agriculteurs.

Perspectives : vers une filière intégrée

L'ambition de Valency de porter sa capacité à 100 000 tonnes de biochar par an d'ici 2029 implique une collecte massive de coques, soit l'équivalent de la transformation d'environ 143 000 tonnes de noix de cajou. Cela suppose une coordination accrue entre producteurs, transformateurs et industriels. La Côte d'Ivoire, déjà troisième transformateur mondial de noix de cajou, pourrait ainsi consolider sa position et devenir un pôle régional de production de biochar. D'autres pays ouest-africains, comme le Bénin et le Ghana, suivent de près cette évolution.

Au-delà de l'anacarde : un modèle pour d'autres filières

La valorisation des résidus agricoles n'est pas propre à la cajou. Les coques de cacao, les balles de riz ou les tiges de maïs pourraient connaître des destins similaires. L'initiative ivoirienne ouvre la voie à une économie circulaire où chaque sous-produit trouve un débouché industriel. Cela s'inscrit dans une tendance plus large de souveraineté économique, où la région cherche à maîtriser l'ensemble de ses chaînes de valeur, de la production à la transformation.

L'usine de biochar d'Attinguié est un exemple concret de la manière dont l'Afrique de l'Ouest peut transformer ses défis agricoles en opportunités industrielles. En valorisant un déchet jusqu'ici négligé, elle renforce la résilience des exploitations et réduit la dépendance aux importations. Alors que les tensions sur les marchés mondiaux des engrais et de l'énergie persistent, cette innovation pose les bases d'une agriculture plus durable et d'une industrie plus intégrée. Reste à savoir si d'autres pays sauront reproduire ce modèle à plus grande échelle.