Alors que les autorités nigériennes ont écarté les opérateurs occidentaux depuis le putsch de 2023, la Turquie s'est engouffrée dans la brèche. En novembre 2025, Ankara annonçait le lancement imminent de sa première production aurifère hors de ses frontières, dans la région d'Agadez. Cette avancée confirme une recomposition géopolitique majeure au Sahel, où les alliances traditionnelles cèdent la place à de nouveaux partenariats, tandis que les flux migratoires vers l'Europe chutent de manière spectaculaire.
La Turquie s'impose dans l'uranium nigérien
Depuis le putsch de 2023, les opérateurs occidentaux sont écartés. Ankara a pris la relève, avec une stratégie minière et énergétique à grande échelle.
Chronologie de l'expansion turque
Les acteurs clés
Corridor stratégique
À retenir
La Turquie a fait de l'Afrique de l'Ouest un terrain d'expansion stratégique. Depuis 2016, Ankara a scellé des accords miniers et énergétiques avec au moins 17 pays du continent. L'uranium nigérien, vital pour son programme nucléaire naissant, et l'or, dont elle importe pour près de 24 milliards de dollars par an, sont les deux piliers de cette offensive. L'entreprise publique MTA International (MTAIC) explore désormais des gisements aurifères au Niger, et le ministre turc de l'Énergie a annoncé le lancement imminent de la première production d'or turque hors de ses frontières, dans la région d'Agadez. Cette avancée s'inscrit dans le prolongement des accords signés en juillet 2024, lors de la visite à Niamey des chefs de la diplomatie et du renseignement turcs, dont le contenu n'a jamais été rendu public.
Cette percée turque au Niger n'est pas un cas isolé. Elle illustre une tendance plus large : les pays sahéliens, notamment le Mali et le Burkina Faso, cherchent à diversifier leurs partenaires miniers, s'éloignant des opérateurs historiques français ou canadiens. Le Mali, par exemple, a accéléré la mise en œuvre de son Code minier 2023, qui renforce l'État dans les projets extractifs. Ce code, qui pourrait redistribuer les cartes dans un secteur représentant 75 % des exportations et 25 % du budget national, vise à capter une plus grande part des revenus miniers. Les autorités de transition, au nom de la souveraineté, révisent les contrats et attirent de nouveaux investisseurs, turcs, russes ou chinois.
Cependant, ce modèle a un coût, comme le documente une enquête parue en janvier 2026 au Liberia. Bea Mountain, premier producteur d'or national contrôlé par la famille du milliardaire turc Mehmet Nazif Günal, a laissé s'échapper du cyanure, de l'arsenic et du cuivre au-delà des seuils légaux entre 2016 et 2023, tuant des poissons dans les cours d'eau environnants. Entre juillet 2021 et décembre 2022, la société a exporté plus de 576 millions de dollars d'or, mais l'État libérien n'en a perçu que 37,8 millions, soit environ 6,5 %. Ce déséquilibre interroge sur les retombées réelles pour les populations locales. Au Burkina Faso, la cession en avril 2023 de la mine d'or d'Inata et de la mine de manganèse de Tambao à la société Afro Turc a fait long feu : moins d'un an plus tard, Ouagadougou retirait les deux permis, faute du paiement des 30 milliards de FCFA promis. Un échec qui montre que la Turquie ne gagne pas toujours, et que les gouvernements sahéliens savent aussi se montrer exigeants.
Dans le même temps, les dynamiques migratoires en Afrique de l'Ouest connaissent un bouleversement majeur. Selon les données préliminaires publiées le 14 août par l'Agence européenne de garde-frontières (Frontex), les passages irréguliers sur la route de l'Afrique de l'Ouest ont chuté de 60 % au cours des sept premiers mois de 2026, pour s'établir à 4 682 cas. Cette baisse, plus marquée que sur les autres routes, est attribuée par Frontex à la coordination entre l'UE et les pays partenaires, ainsi qu'au renforcement des mesures aux points d'origine. Pourtant, cette chute ne signifie pas la fin des migrations : elle reflète plutôt une redirection des flux, comme en témoigne l'événement exceptionnel de Ceuta fin juillet, où des dizaines de milliers de Marocains ont tenté de franchir la clôture frontalière, avant de rebrousser chemin.
Une recomposition géopolitique en profondeur
L'arrivée de la Turquie dans le secteur minier sahélien ne se limite pas à des enjeux économiques. Elle s'inscrit dans une recomposition géopolitique plus large, où les anciennes puissances coloniales perdent du terrain au profit de nouveaux acteurs. Le Niger, le Mali et le Burkina Faso, dirigés par des juntes militaires, ont tourné le dos à la France et se rapprochent de la Russie, de la Turquie et d'autres partenaires émergents. Cette diversification des alliances s'accompagne d'une renégociation des contrats miniers, au nom d'une souveraineté retrouvée. Mais elle soulève des questions sur la transparence et l'équité de ces nouveaux accords.
La Turquie, de son côté, poursuit une stratégie de puissance à long terme. Son programme nucléaire, avec la centrale d'Akkuyu, nécessite un approvisionnement stable en uranium. Le Niger, qui détient l'une des plus importantes réserves mondiales, est un partenaire de choix. En échange de son soutien diplomatique et sécuritaire, Ankara obtient un accès privilégié aux ressources. Ce modèle, déjà éprouvé au Liberia, pourrait se heurter à des résistances locales, comme le montre l'épisode burkinabè. Les gouvernements sahéliens, tout en cherchant de nouveaux partenaires, doivent concilier attentes économiques, exigences environnementales et pressions sociales.
Au-delà du cas turc, c'est toute la géographie des ressources qui se redessine dans la région. Le Sénégal, avec le pétrole de Sangomar et le gaz naturel du projet GTA (Grand Tortue Ahmeyim) partagé avec la Mauritanie, attire de nouveaux investissements. Les productions de gaz naturel GTA Sénégal Mauritanie et de pétrole Sénégal Sangomar, attendues pour 2026, pourraient transformer l'économie sénégalaise. Pendant ce temps, l'orpaillage illégal au Burkina Faso et au Mali, souvent lié à des réseaux transfrontaliers, continue d'alimenter des économies parallèles, échappant en partie au contrôle des États. Ces dynamiques, à la fois économiques, politiques et sécuritaires, redéfinissent les équilibres régionaux.
Alors que le Niger s'apprête à voir la Turquie extraire son premier or, et que l'Europe observe une chute des migrations ouest-africaines, une question demeure : ces nouvelles alliances, fondées sur l'urgence et l'opportunité, sauront-elles construire des partenariats durables et équitables ? Les leçons du Liberia et les échecs burkinabè suggèrent que la route est semée d'embûches. La recomposition géopolitique du Sahel ne fait que commencer, et ses conséquences, tant pour les populations que pour les équilibres mondiaux, restent à écrire.
Données de référence : Solde budgétaire : -3.3% (FMI) · Solde budgétaire : -3.3% (FMI)