L'industrie africaine de l'uranium connaît une recomposition rapide, portée par la hausse de la demande mondiale et les préoccupations de sécurité d'approvisionnement. Le Niger, qui détient les cinquièmes réserves mondiales avec 336 000 tonnes d'uranium identifiées, voit pourtant ses ambitions minières contrariées : le projet Dasa de Global Atomic vient d'être repoussé à 2028, tandis que la Namibie conforte son rang de troisième producteur mondial. Derrière ces évolutions, c'est la capacité des États sahéliens à tirer parti de leurs ressources stratégiques qui est en jeu.
Niger‑Namibie : le grand écart de l’uranium africain
Réserves abondantes, production atone — le paradoxe nigérien face à la montée namibienne.
Chronologie des reports — Projet Dasa (Niger)
Études 2022
Pré‑production 2025
Prévu 2028
Reporté
🔍 Le paradoxe nigérien
Le paradoxe nigérien : des réserves abondantes, une production atone
Le Niger dispose de l’un des plus grands potentiels uranifères au monde, avec 336 000 tonnes de ressources identifiées, selon les données de l’OCDE-AEN et de l’AIEA. Pourtant, sa production peine à suivre le rythme de ses voisins. Alors que la Namibie a extrait 7 333 tonnes de yellowcake en 2024, le Niger n’a pas communiqué de chiffres officiels récents, mais sa production historique tourne autour de 2 000 à 3 000 tonnes par an. L’écart se creuse, et les retards s’accumulent.
Le projet Dasa, porté par la canadienne Global Atomic, devait initialement démarrer en 2025. En mai 2026, la société a annoncé un nouveau report à 2028, invoquant des difficultés de financement et des retards dans les infrastructures. Ce contretemps illustre les obstacles récurrents que rencontrent les investisseurs au Niger : instabilité sécuritaire, lourdeur administrative et tensions sociales. En mai 2026, une marche de protestation à Tillabéri a rassemblé des milliers de personnes pour dénoncer le manque de retombées économiques locales.
La concurrence namibienne et les nouveaux équilibres africains
Pendant ce temps, la Namibie conforte sa place de leader africain. Avec 497 900 tonnes de réserves, elle se classe quatrième au niveau mondial, mais sa production dynamique – +25 % en 2023 – lui a permis de dépasser des producteurs historiques. Les investissements d’exploration y ont bondi, passant de 11 millions de dollars en 2020 à 86 millions en 2022, avant de se stabiliser à 75 millions en 2023. Ce flux de capitaux a permis de forer plus de 340 000 mètres, principalement pour l’uranium.
Le contraste avec le Niger est frappant. Alors que le pays sahélo-sahélien attire moins de 9 % des dépenses mondiales d’exploration en Afrique (contre 12 % en 2022), la Namibie capte la majorité des investissements. Les compagnies juniors et les majors préfèrent un environnement plus prévisible, où les permis sont délivrés plus rapidement et où la sécurité n’est pas un frein quotidien.
Cette dynamique a des implications géopolitiques. Le Niger, troisième fournisseur historique d’uranium de la France via Orano, voit son poids stratégique s’éroder. La montée en puissance de la Namibie, alliée occidentale stable, offre une alternative aux importateurs européens soucieux de diversification. Parallèlement, la concurrence de nouveaux entrants comme le Botswana (87 200 tonnes de réserves) ou la Tanzanie (57 700 tonnes) menace de marginaliser davantage le Niger.
La souveraineté énergétique régionale est en jeu. Les États ouest-africains, qui ambitionnent de développer le nucléaire civil, pourraient être contraints de s’approvisionner hors du continent si le Niger ne parvient pas à relancer sa production. Le Ghana et le Burkina Faso ont déjà signé des accords de coopération avec la Russie, tandis que le Sénégal explore des gisements de phosphates associés à l’uranium. Un Niger affaibli sur ce front minerait l’émergence d’une filière nucléaire ouest-africaine intégrée.
Le rééquilibrage en cours des productions africaines d’uranium reflète une tendance plus large : les investisseurs privilégient désormais la stabilité institutionnelle et la sécurité juridique sur la seule abondance des ressources. Pour le Niger, l’enjeu n’est pas seulement de rattraper son retard de production, mais de restaurer la confiance des partenaires étrangers tout en répondant aux attentes légitimes des populations locales. L’issue de cette équation déterminera si le pays peut conserver un rôle stratégique dans l’approvisionnement nucléaire mondial ou s’il sera relégué au rang de réserve dormante.