Le Niger a voté contre la résolution de l'AIEA transmettant le dossier nucléaire iranien au Conseil de sécurité, une prise de position qui acte son alignement sur Moscou et Pékin. Dans le même temps, la Namibie consolide son statut de troisième producteur mondial d'uranium et Orano sécurise des débouchés en Asie. La reconfiguration du marché mondial de l'uranium, engagée depuis la nationalisation de SOMAÏR en 2024, s'accélère au détriment du Niger.
Le 9 septembre, le Conseil des gouverneurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique a adopté une résolution transmettant le dossier nucléaire iranien au Conseil de sécurité des Nations unies, rapporte Sahel Intelligence. Le texte, porté par le Royaume-Uni, la France, l'Allemagne et les États-Unis, a recueilli 23 voix pour, trois contre et huit abstentions. Parmi les trois oppositions figurent la Russie, la Chine et le Niger. Ce vote intervient dans un contexte de dégradation continue des relations entre Téhéran et l'Agence depuis les frappes israéliennes et américaines de juin 2025 contre des infrastructures nucléaires iraniennes. L'AIEA estimait alors à environ 440 kilogrammes les stocks d'uranium iranien enrichi à 60 %, un seuil bien supérieur à la limite de 3,67 % autorisée pour les usages civils.
Pour Niamey, ce vote n'est pas un geste isolé. Il s'inscrit dans une stratégie de repositionnement diplomatique entamée après le coup d'État de juillet 2023, qui a vu le Niger se rapprocher de la Russie, de la Chine et de l'Iran, tout en rompant avec plusieurs partenaires occidentaux. La nationalisation de la SOMAÏR et le retrait de la licence d'Imouraren à Orano, actés en 2024, avaient déjà fait de l'uranium un instrument de pression politique et budgétaire, comme le relevait Capmad en juillet 2026. Le vote du 9 septembre prolonge cette logique : le Niger ne se contente plus de contester les contrats miniers, il aligne désormais sa voix sur celles de Moscou et Pékin dans les instances multilatérales.
Ce positionnement a un coût. Depuis la rupture avec Orano, la production nigérienne d'uranium est privée de ses principaux débouchés occidentaux et de ses capacités d'exportation historiques. Les sanctions financières et les difficultés logistiques pèsent sur les volumes, tandis que le régime militaire cherche des alternatives de financement et de partenariat. Le vote du 9 septembre, en actant une rupture avec les puissances qui contrôlent l'accès au marché mondial de l'uranium enrichi, éloigne un peu plus Niamey des circuits commerciaux traditionnels.
C'est ici que la comparaison avec la Namibie devient éclairante. Selon Capmad, la Namibie capitalise sur son statut de troisième producteur mondial d'uranium, derrière le Kazakhstan et le Canada, pour attirer les investissements et sécuriser des contrats de long terme. La Husab et la Rössing, exploitées par des groupes chinois et iraniens, ont maintenu leurs exportations vers les marchés asiatiques et européens, sans rupture diplomatique majeure. Là où le Niger a choisi la confrontation, la Namibie a préservé la stabilité contractuelle — une divergence qui pèse sur les trajectoires des deux pays.
La dynamique ne se limite pas à l'Afrique. Le 8 septembre, Orano et Korea Hydro & Nuclear Power ont signé une lettre d'intention pour approfondir leur coopération dans l'enrichissement de l'uranium, rapporte NEI Magazine. L'accord, signé à l'Élysée en marge d'une visite d'État du président sud-coréen Lee Jae Myung, permet à KHNP de sécuriser des sources d'approvisionnement occidentales alternatives, tandis qu'Orano consolide ses débouchés commerciaux. KHNP détient depuis 2009 une participation de 2,5 % dans l'usine d'enrichissement Georges Besse 2 d'Orano. « Dans un contexte d'incertitude croissante sur le marché mondial du combustible nucléaire, il est essentiel de sécuriser proactivement des sources d'approvisionnement fiables », a déclaré Kim Hoe Chun, président-directeur général de KHNP, cité par NEI Magazine.
Cette recomposition des chaînes d'approvisionnement, qui voit la Corée du Sud chercher à réduire sa dépendance aux importations de combustible enrichi, modifie la carte des flux d'uranium naturel. Les producteurs capables d'offrir stabilité contractuelle et prévisibilité politique — Namibie, Kazakhstan, Canada, Australie — captent l'essentiel de la demande. Le Niger, qui figurait parmi les cinq premiers producteurs mondiaux avant la rupture avec Orano, voit sa position s'éroder à mesure que les acheteurs se détournent d'un fournisseur devenu politiquement risqué.
La question iranienne ajoute une couche de complexité. En votant contre la résolution de l'AIEA, le Niger s'aligne sur la position de Téhéran, qui conteste la légitimité des pressions occidentales. Mais ce alignement intervient alors que l'Iran lui-même est un producteur d'uranium marginal sur le marché mondial, ses exportations étant limitées par les sanctions. Le soutien de Niamey à Téhéran ne lui ouvre pas de débouchés commerciaux alternatifs significatifs — il acte une solidarité politique qui isole davantage le Niger des circuits financiers et technologiques dominants.
À l'échelle régionale, cette séquence s'articule avec d'autres dynamiques. Au Burkina Faso, l'injection publique de 32 milliards de FCFA dans la mine d'or de Bouboulou, annoncée en juillet 2026, témoigne d'une volonté de reprendre le contrôle des ressources stratégiques. Au Sénégal et en Mauritanie, les projets gaziers GTA et Sangomar redessinent les équilibres énergétiques ouest-africains. Partout, la question de la souveraineté sur les ressources se pose avec acuité, mais les stratégies divergent : certains États cherchent à renégocier les contrats sans rompre avec les investisseurs, d'autres optent pour la rupture ouverte.
Le vote du Niger à l'AIEA n'est pas un épisode isolé, mais le révélateur d'une tendance de fond : la fragmentation du marché mondial de l'uranium en deux sphères, l'une dominée par les acheteurs occidentaux et asiatiques en quête de sécurité d'approvisionnement, l'autre constituée d'États producteurs alignés sur Moscou et Pékin. Cette fragmentation pose une question ouverte : combien de temps un producteur comme le Niger peut-il maintenir ses volumes sans accès aux circuits d'enrichissement et de financement dominants ? La réponse dépendra moins de la géologie que de la géopolitique.