La Guinée de Mamadi Doumbouya s'apprête à franchir une étape décisive dans la gestion de sa rente minière. Alors que l'exploitation de Simandou, le plus grand gisement de minerai de fer au monde, doit débuter fin 2025, Conakry envisage de créer un fonds souverain doté d'un milliard de dollars. Ce projet, mûri depuis plusieurs années, intervient dans un contexte de ruée vers les ressources stratégiques en Afrique de l'Ouest, où fonds souverains et chaînes de valeur locales sont devenus des enjeux centraux.

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Le projet de fonds souverain guinéen, révélé par la presse, marque une volonté affirmée de l'État de capter les retombées de Simandou. Ce mégaprojet, porté par Rio Tinto, le consortium SMB-Winning et d'autres partenaires, représente un tournant pour l'économie guinéenne, encore largement dépendante de la bauxite. Mais les montants colossaux en jeu – les réserves de Simandou sont estimées à plus de 2,4 milliards de tonnes de minerai à haute teneur – imposent une gestion prudente. Le choix de créer un véhicule financier dédié, calqué sur les modèles de fonds souverains du Golfe ou de la Norvège, répond à cette exigence.

Le contexte régional n'est pas étranger à cette initiative. En Afrique de l'Ouest, les fonds souverains se multiplient : le Ghana a lancé le sien en 2018, le Sénégal a créé le FONSIS, et le Nigeria, via son fonds souverain, investit massivement dans les infrastructures. La Banque africaine de développement (BAD) et le Forum africain des fonds souverains (ASIF) ont d'ailleurs renforcé leur partenariat en juillet 2026 pour accélérer la mobilisation de capitaux. Dans ce paysage, la Guinée ne veut pas rester à la traîne, d'autant que le FMI s'apprête à débloquer 425 millions de dollars dans le cadre d'un nouveau programme économique.

Cependant, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale émettent des réserves sur la création de ce fonds. Leurs inquiétudes portent sur la gouvernance, la transparence et la capacité de l'État à éviter une mauvaise allocation des ressources. L'opacité qui entoure la convention de Simandou alimente les suspicions à Conakry, où la société civile et l'opposition redoutent une captation des revenus par une élite proche du pouvoir. Le précédent de la bauxite, dont les revenus ont longtemps échappé aux comptes publics, n'incite guère à l'optimisme.

L'expérience des autres pays miniers d'Afrique de l'Ouest offre des enseignements contrastés. Le Botswana, avec son fonds souverain adossé aux diamants, est souvent cité en modèle, mais sa réussite tient à une discipline budgétaire et une stabilité politique rares sur le continent. Plus près de la Guinée, le Sénégal, qui s'apprête à exploiter ses champs de gaz naturel GTA et de pétrole Sangomar, a mis en place un cadre de gestion des revenus pétroliers jugé satisfaisant par les institutions financières internationales. La Guinée pourrait s'en inspirer, mais la différence de contexte politique – le régime de transition de Mamadi Doumbouya – complique la donne.

Au-delà du fer, la Guinée détient d'autres ressources stratégiques, notamment le lithium, dont les gisements dans le sud-est du pays attirent les convoitises. La demande mondiale pour les batteries électriques fait de ce minerai un enjeu majeur, et la Guinée pourrait suivre l'exemple du Maroc, qui mise sur ses phosphates pour intégrer la chaîne de valeur des batteries lithium-fer-phosphate (LFP). Le royaume chérifien, qui détient environ 70 % des réserves mondiales de phosphate, a su transformer sa ressource en levier géopolitique, comme le montre l'accord avec les États-Unis sur les engrais. La Guinée, elle, en est encore à structurer son cadre légal et fiscal pour attirer les investisseurs dans le lithium.

L'évolution depuis les premières discussions en 2023 est notable. Le projet de fonds souverain, initialement envisagé comme un simple compte d'affectation spéciale, s'est transformé en un véhicule d'investissement ambitieux, doté d'une gouvernance inspirée des meilleures pratiques. Les autorités guinéennes ont sollicité l'assistance technique de la Banque mondiale et du FMI, signe d'une volonté de crédibilité. Mais les réserves émises par ces institutions rappellent que la création d'un fonds ne suffit pas : sa réussite dépendra de la qualité de ses dirigeants, de l'indépendance de son conseil de surveillance et de la publication régulière de rapports audités.

Le calendrier est serré. L'exploitation de Simandou doit commencer fin 2025, et les premiers revenus devraient affluer dès 2026. La Guinée doit donc adopter la loi créant le fonds avant cette échéance, sous peine de voir les recettes transiter par des circuits opaques. Le FMI, dans le cadre du programme approuvé, a d'ailleurs conditionné ses décaissements à des progrès en matière de gouvernance minière. Cette pression extérieure peut être une opportunité, à condition que le gouvernement la saisisse.

La question plus large est celle de la souveraineté économique. En créant ce fonds, la Guinée rejoint un mouvement continental de réappropriation des ressources naturelles. Des pays comme le Niger, le Mali ou le Burkina Faso, confrontés à l'orpaillage illégal et aux défis sécuritaires, tentent également de renégocier leurs contrats miniers et de renforcer le contenu local. La Guinée, avec Simandou, a l'opportunité de montrer qu'un État ouest-africain peut gérer une rente minière de manière transparente et bénéfique pour sa population. Mais les suspicions persistent, et le chemin est semé d'embûches.

La création du fonds souverain guinéen s'inscrit dans une dynamique plus large de souveraineté économique en Afrique de l'Ouest, où les ressources stratégiques – fer, lithium, pétrole, gaz – deviennent des leviers de développement. Alors que le Sénégal et la Mauritanie monétisent leur gaz naturel, que le Maroc capitalise sur ses phosphates, la Guinée tente de se positionner sur le fer et le lithium. La réussite de ce projet dépendra de sa capacité à conjuguer discipline budgétaire, transparence et vision à long terme, un défi que peu d'États de la région ont su relever jusqu'ici.