Le Sénégal accélère sa politique de souveraineté énergétique en nationalisant la centrale West African Energy (366 MW) et en reprenant le développement du gisement Yakaar-Teranga, l’un des plus importants d’Afrique de l’Ouest. Ces décisions, annoncées en juin 2026, s’inscrivent dans une volonté de réduire la dépendance aux importations et de diviser par deux le coût de l’électricité. Mais elles posent la question de l’articulation entre les stratégies nationales et les besoins d’intégration régionale, alors que la demande électrique ouest-africaine devrait doubler d’ici 2050.

Infographie — Gaz naturel

Une stratégie de maîtrise des actifs stratégiques

La décision de la Senelec de devenir l’unique actionnaire de la centrale West African Energy (WAE) marque un tournant dans la politique énergétique sénégalaise. Avec une capacité de 366 MW, soit environ un quart de la demande nationale, cette infrastructure est jugée trop critique pour rester entre des mains privées. Le directeur général de la Senelec, Papa Toby Gaye, justifie cette reprise par trois impératifs : le contrôle d’un actif stratégique, le soutien à la politique « Gas-to-Power » et une meilleure articulation entre ressources et besoins du système électrique. Parallèlement, Petrosen Holding reprend le développement du champ gazier Yakaar-Teranga, découvert en 2014 et dont les réserves sont estimées entre 25 et 32 billions de pieds cubes (tcf). Selon le directeur général de Petrosen, Alioune Guèye, l’exploitation de ce gaz pourrait réduire de moitié les coûts de production de l’électricité.

Ces deux mouvements traduisent une même ambition : bâtir une souveraineté énergétique nationale, alors que le Sénégal dépend encore fortement des importations de combustibles fossiles. En internalisant la production et la distribution, l’État cherche à sécuriser son approvisionnement et à renforcer sa compétitivité économique. Cependant, cette logique nationale se heurte à une réalité régionale : l’intégration des réseaux électriques ouest-africains progresse lentement, et l’absence d’interconnexions robustes risque de limiter les bénéfices de ces investissements.

Le défi de l’intégration régionale

À l’échelle du continent, la demande en électricité devrait presque doubler pour atteindre 2 291 TWh d’ici 2050, nécessitant environ 30 milliards de dollars d’investissements dans les infrastructures de transport. En Afrique de l’Ouest, le constat est identique : les réseaux nationaux peinent à suivre le rythme de l’expansion des capacités de production. Au Nigeria, les pannes de réseau à répétition en février 2026 illustrent la fragilité des infrastructures vieillissantes. En Afrique de l’Est, des défaillances sur la ligne Loiyangalani-Suswa ont bloqué la production éolienne du lac Turkana. Ces exemples montrent que sans investissements équivalents dans le transport et l’interconnexion, une partie de la nouvelle capacité risque d’être sous-utilisée, voire « bloquée ».

Le Sénégal, en misant sur le gaz pour alimenter ses centrales, s’inscrit dans une tendance continentale : le gaz est perçu comme un combustible de transition, moins polluant que le charbon et plus flexible que les énergies renouvelables. Mais l’efficacité de cette stratégie dépendra de la capacité à intégrer les réseaux ouest-africains. L’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont lancé plusieurs projets d’interconnexion, mais leur réalisation reste lente. Le Sénégal pourrait devenir un fournisseur régional de gaz et d’électricité, à condition que les infrastructures de transport suivent.

Une ambition nationale dans un contexte régional fragmenté

La reprise en main des actifs énergétiques par l’État sénégalais intervient dans un contexte politique et institutionnel marqué par des recompositions. En mai 2026, l’élection d’Ousmane Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale a consolidé la nouvelle majorité. Par ailleurs, la Guinée a été élue au Conseil économique et social des Nations unies en juin 2026, signe d’un repositionnement diplomatique. Ces évolutions politiques s’accompagnent de réflexions sur le rôle du secteur privé et des partenaires internationaux. La décision de nationaliser partiellement la filière gazière pourrait envoyer un signal aux investisseurs, traditionnellement attentifs à la stabilité des cadres contractuels.

L’article de l’African Energy Week souligne que les investissements dans la production s’accélèrent, mais que le déséquilibre avec les réseaux de transport devient préoccupant. La conférence « Power Africa Today », lancée dans le cadre de l’African Energy Week 2026, met justement l’accent sur la planification systémique et la conception de marchés régionaux. Le Sénégal, avec sa stratégie nationale, devra trouver un équilibre entre souveraineté et coopération régionale pour éviter l’écueil d’une capacité de production déconnectée des réseaux.

La quête de souveraineté énergétique du Sénégal illustre une tendance plus large en Afrique de l’Ouest : les États cherchent à reprendre le contrôle de leurs ressources stratégiques, mais cette ambition nationale se heurte aux exigences d’intégration régionale. Alors que la demande électrique explose et que les infrastructures de transport peinent à suivre, la question de la coordination entre politiques nationales et planification régionale devient cruciale. Le succès du pari sénégalais dépendra autant de la gestion de ses ressources gazières que de sa capacité à s’insérer dans un réseau ouest-africain interconnecté.