Le 20 juillet 2026, OCP Nutricrops et Koch Ag & Energy Solutions officialisent la création d’une joint-venture à parité dans Jorf Fertilizers Company I (JFC I), ajoutant 1,2 million de tonnes de capacité d’engrais phosphatés par an. Cette opération porte à 2,5 millions de tonnes la capacité totale des coentreprises entre les deux groupes depuis leur premier partenariat Kofert en 2022. Alors que le Sénégal et le Togo multiplient les permis d’exploration et d’exploitation du phosphate, la mainmise marocaine sur la transformation régionale se renforce, mais via des alliances capitalistiques qui diluent le contrôle national.

Infographie — Phosphate

Le nouvel accord entre OCP Nutricrops et Koch Ag & Energy Solutions marque une étape supplémentaire dans la stratégie d’internationalisation du leader marocain des phosphates. Après Kofert en 2022, qui réunissait déjà les deux groupes dans une unité de 1,3 million de tonnes, JFC I apporte 1,2 million de tonnes supplémentaires, portant le total à 2,5 millions de tonnes. Les deux coentreprises sont détenues à 50/50 et visent principalement le marché nord-américain, où la demande d’engrais reste soutenue. Cette extension s’inscrit dans une logique de sécurisation des débouchés et de contournement des barrières douanières, notamment les droits compensateurs américains qui ont pesé sur les importations marocaines.

Cette dynamique contraste avec la situation des autres pays producteurs de la région. Au Sénégal, six entreprises minières ont obtenu des autorisations d’exploitation ou de prospection dans la région de Matam, comme le signalait un article de l’APS en mai 2026. Mais ces opérateurs, souvent juniors, peinent à financer des unités de transformation locales. Au Togo, la Société Nouvelle des Phosphates du Togo (SNPT) reste le principal acteur, mais sa production est majoritairement exportée sous forme brute, faute de capacités de raffinage. Le contraste est frappant : alors que le Maroc, via OCP, intègre verticalement sa chaîne de valeur et attire des partenaires de poids, ses voisins en restent au stade de l’extraction.

L’évolution récente du contexte réglementaire et géopolitique accentue cette divergence. En mai 2026, un rapport interministériel français préconisait un abaissement des seuils de cadmium dans les engrais à 40 mg/kg P2O5, avec un second palier à 20 mg. Cette norme, si elle est adoptée par l’UE, avantagera les producteurs capables d’offrir du phosphate à faible teneur en cadmium, comme OCP. Parallèlement, aux États-Unis, le Congrès a entamé une procédure pour supprimer les droits compensateurs sur les engrais phosphatés marocains, comme le rapportait Le Brief.ma en mai 2026. Ce rapprochement réglementaire ouvre la voie à une hausse des exportations marocaines vers l’Amérique du Nord, que les coentreprises avec Koch sont précisément conçues pour servir.

Pour les États ouest-africains producteurs de phosphate, l’enjeu est double : capter une part plus importante de la valeur ajoutée et conserver une souveraineté sur leurs ressources. L’exemple marocain montre que l’attractivité pour des investisseurs étrangers passe par une maîtrise de la chaîne de transformation et un environnement réglementaire stable. Mais le choix de Koch comme partenaire, plutôt qu’un fonds souverain ou un acteur local, traduit une préférence pour des alliances capitalistiques qui, si elles apportent des capitaux et des marchés, réduisent le contrôle de l’État marocain via OCP. Ce modèle interroge : la souveraineté se mesure-t-elle à la capacité de garder le contrôle de ses entreprises, ou à la maximisation des retombées économiques ?

En toile de fond, la compétition pour attirer les investissements dans le phosphate s’intensifie. Le Sénégal et le Togo, bien que riches en réserves, souffrent d’un déficit d’infrastructures et d’une fragmentation de leurs concessions minières. Les six permis délivrés à Matam, s’ils ne sont pas coordonnés, risquent de créer une offre dispersée sans capacité de transformation locale. À l’inverse, la concentration marocaine, couplée à des partenariats stratégiques, lui permet de peser sur les prix mondiaux et d’influencer les normes techniques. La récente décision de la Syrie de réhabiliter son quai à phosphate à Tartous, relevée par PortNews en mai 2026, rappelle que d’autres acteurs méditerranéens cherchent à revenir sur le marché, ajoutant une pression concurrentielle.

La dynamique observée depuis 2022, qui voit OCP multiplier les coentreprises avec Koch, n’est pas anodine. Elle traduit une volonté de mutualiser les risques industriels et commerciaux dans un secteur où les investissements sont lourds et les marchés volatils. Pour les pays de la région ouest-africaine, cette stratégie pose une question centrale : comment attirer des partenaires technologiques et financiers sans brader sa souveraineté ? Les réponses apportées par le Sénégal, le Togo ou le Burkina Faso, qui peinent à faire émerger des champions nationaux, devront tenir compte de ce précédent marocain, où la puissance publique reste actionnaire majoritaire d’OCP mais ouvre son capital à des intérêts étrangers.

Enfin, l’impact de ces alliances sur les revenus miniers des États est ambivalent. Si OCP génère des taxes et des royalties pour le Maroc, la dilution du capital dans des joint-ventures peut réduire la part des bénéfices rapatriés dans le pays. Pour le Sénégal et le Togo, qui aspirent à augmenter leurs recettes fiscales grâce au phosphate, la tentation est forte d’imiter le modèle marocain, mais avec des moyens plus limités. La question de la transformation locale, avec des usines d’engrais ou d’acide phosphorique, devient cruciale pour créer de l’emploi et de la valeur ajoutée. Sans cela, les permis d’exploitation risquent de n’être qu’un moyen de monnayer des ressources brutes sur un marché volatil.

Cette opération illustre une tendance lourde : la financiarisation et l’internationalisation des chaînes de valeur du phosphate. Pour les pays ouest-africains, l’enjeu n’est pas seulement d’attirer des investissements, mais de définir les termes d’un partenariat qui préserve une part de souveraineté dans la transformation locale. L’équilibre entre contrôle national et insertion dans les chaînes globales reste à trouver.