Alors que l’Algérie accélère la mise en production de son gisement de phosphate de Bled El Hadba, l’un des plus vastes au monde, les tensions autour de l’exploitation du phosphate au Sénégal rappellent que la course à la souveraineté minière en Afrique de l’Ouest n’est pas sans friction. Le projet algérien, intégré avec des unités de transformation, interroge la compétitivité des filières ouest-africaines et la capacité des États à concilier développement extractif et acceptabilité locale.
Algérie vs Afrique de l’Ouest : la course au phosphate
Le projet intégré de Bled El Hadba monte en cadence. Pendant ce temps, au Sénégal et au Togo, les tensions sociales et les retards d’infrastructures freinent l’ambition régionale.
Chronologie du projet algérien
Acteurs clés
Accélération algérienne du phosphate intégré
Le 19 juin 2026, une réunion de coordination présidée par trois ministres algériens – hydrocarbures, travaux publics, mines – a confirmé l’urgence donnée au projet intégré de phosphate de Bled El Hadba, dans la wilaya de Tébessa. Avec des réserves exploitables estimées à 841 millions de tonnes sur un bassin oriental dépassant les 3 milliards de tonnes, l’Algérie veut atteindre une production de 6 millions de tonnes de phosphate enrichi par an, destinées à l’usine de transformation d’Oued Kebrit. L’objectif affiché est de maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur, du minerai brut aux engrais, afin de renforcer la souveraineté alimentaire nationale et de se positionner sur le marché mondial des fertilisants.
Ce volontarisme étatique tranche avec la situation observée en Afrique de l’Ouest, où le phosphate est aussi un enjeu stratégique mais où les projets peinent souvent à surmonter les obstacles sociaux et infrastructurels. Au Sénégal, la mine d’Agnam Thiodaye, exploitée par la société habilitée, est le théâtre de tensions récurrentes. En mai 2026, les habitants ont dénoncé « des menaces armées » et contesté un modèle d’exploitation qu’ils jugent incompatible avec l’avenir de leurs terres. Ce conflit d’usage illustre un décalage entre l’ambition minière et les attentes locales, un frein que l’Algérie, avec son vaste territoire et sa densité de population plus faible, semble moins subir.
Tensions sociales et modèle extractif ouest-africain
Au Sénégal, la filière phosphate est pourtant stratégique. Le pays détient des réserves significatives et l’entreprise ICS (Industries Chimiques du Sénégal) produit des engrais destinés au marché local et régional. Mais les contestations à Agnam Thiodaye, village de la région de Matam, ne sont pas un cas isolé. Elles s’inscrivent dans une méfiance croissante envers les industries extractives, accusées d’accaparer les terres sans compensation équitable. Le discours de René Massiga Diouf, enseignant en sciences politiques à l’Université Gaston Berger, qui relie ces difficultés aux problèmes économiques et sociaux plus larges du Sénégal, trouve un écho dans ces mobilisations.
Au Togo, deuxième producteur ouest-africain de phosphate, la situation est plus calme mais sujette à d’autres fragilités. La Société Nouvelle des Phosphates du Togo (SNPT) a vu ses performances entravées par des problèmes d’approvisionnement électrique et de logistique. L’ambition de transformer localement une part croissante du minerai reste contrainte par le manque d’infrastructures de traitement chimique.
Compétition régionale et enjeux géopolitiques
L’accélération algérienne intervient dans un contexte où la demande mondiale d’engrais reste élevée, notamment en raison des tensions sur les chaînes d’approvisionnement liées aux conflits en Ukraine et au Moyen-Orient. L’Algérie, déjà grand exportateur de gaz, pourrait ainsi diversifier ses débouchés et renforcer son influence dans le bassin méditerranéen et africain. Pour les pays de l’UEMOA, cela pose une question de compétitivité : sans maîtrise des coûts énergétiques et sans intégration verticale, leurs filières phosphatées risquent d’être marginalisées.
Par ailleurs, le modèle algérien est porté par une industrie d’État — Sonatrach et des entreprises publiques — tandis qu’en Afrique de l’Ouest, le capital étranger (indien, chinois, saoudien) joue un rôle important. Cette différence de gouvernance pourrait affecter la répartition des bénéfices et la souveraineté réelle des États sur leurs ressources.
Souveraineté alimentaire et acceptabilité sociale
L’un des arguments clés des projets phosphatés est leur contribution à la souveraineté alimentaire : produire localement des engrais réduit la dépendance aux importations. Au Sénégal, cette promesse est pourtant mise à mal lorsque les populations riveraines estiment ne pas en voir les retombées. L’Algérie, de son côté, articule son projet autour de la sécurité alimentaire nationale, mais n’est pas exempte de défis environnementaux.
La question centrale pour l’Afrique de l’Ouest est de savoir comment construire une industrie extractive qui soit à la fois rentable et socialement légitime. Les tensions à Agnam Thiodaye montrent que sans dialogue inclusif, même les projets les mieux conçus peuvent achopper sur le terrain.
La dynamique algérienne pose une question cruciale pour les pays de l’UEMOA : parviendront-ils à transformer localement leurs ressources phosphatées sans reproduire les conflits d’usage des terres ? L’équilibre entre souveraineté minière et acceptabilité sociale reste à trouver, alors que les projets intégrés se multiplient sur le continent.