Le phosphate marocain change de dimension. Entre la reprise des expéditions vers les États-Unis après des années de suspension douanière et l'émergence de l'acide phosphorique purifié pour les batteries lithium-fer-phosphate, la ressource du Royaume se retrouve au croisement de deux enjeux majeurs : la souveraineté alimentaire et la transition énergétique. Cette évolution, qui intervient dans un contexte mondial marqué par les tensions commerciales et la flambée des prix des engrais, redessine les équilibres régionaux en Afrique de l'Ouest.

Infographie — Phosphate

Le 29 juin dernier, Washington suspendait temporairement les droits compensateurs sur les engrais phosphatés marocains. Moins de deux mois plus tard, un navire chargé de 54 000 tonnes de triple superphosphate (TSP) a accosté à La Nouvelle-Orléans, marquant le retour effectif du Maroc sur le marché américain. Ce geste, salué par le Centre international de développement des engrais (IFDC) comme un signe de la fragilité du système alimentaire mondial, s'explique par une conjonction de facteurs : la guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient, et la perspective d'un épisode El Niño qui menace les récoltes. Dans ce contexte, le phosphate marocain n'est plus seulement un intrant agricole, mais un instrument de sécurité alimentaire.

Cette dimension stratégique s'étend désormais au-delà des engrais. L'acide phosphorique purifié (PPA), issu du phosphate, devient un maillon clé dans la fabrication des cathodes de batteries lithium-fer-phosphate (LFP), utilisées dans les véhicules électriques et le stockage d'électricité. Une analyse du Washington Institute for Near East Policy souligne que le raffinage du PPA est fortement concentré à l'échelle mondiale, conférant aux pays qui maîtrisent cette technologie, comme le Maroc, une position de force dans la chaîne de valeur énergétique. Cette diversification industrielle pourrait transformer la ressource phosphatière en un levier de la transition énergétique mondiale.

Pour l'Afrique de l'Ouest, cette évolution a des implications directes. Le Maroc, déjà premier exportateur mondial d'engrais, renforce sa position de fournisseur régional, notamment vers le Sénégal et le Togo, où la demande agricole croît. Mais cette concentration des capacités de transformation pose aussi la question de la souveraineté alimentaire des pays importateurs, qui dépendent de plus en plus des importations marocaines. Les prix du DAP, qui se maintiennent autour de 935 dollars la tonne, témoignent de cette tension structurelle.

Dans le même temps, la région connaît d'autres dynamiques qui redéfinissent son paysage économique. Le gaz naturel du projet GTA, entre le Sénégal et la Mauritanie, commence à être produit, ouvrant de nouvelles perspectives énergétiques. Le pétrole du champ Sangomar, au Sénégal, suit la même trajectoire. Ces ressources, combinées aux ambitions marocaines dans le phosphate, pourraient faire de l'Afrique de l'Ouest un pôle émergent de la chimie verte et des batteries. Cependant, cette convergence reste fragile, car elle dépend de la stabilité politique et des investissements étrangers.

À l'inverse, d'autres secteurs montrent les fragilités de la région. L'orpaillage illégal, qui sévit au Burkina Faso et au Mali, illustre les difficultés de gouvernance des ressources naturelles. Ces activités, souvent liées à des réseaux informels, échappent au contrôle des États et alimentent des tensions sécuritaires. La comparaison avec la gestion marocaine du phosphate, encadrée par l'OCP et intégrée dans des chaînes de valeur mondiales, met en lumière les écarts de développement entre les pays de la région.

L'économie sénégalaise, en particulier, suit de près ces évolutions. Alors que le pays s'apprête à tirer parti de ses propres ressources en hydrocarbures, il pourrait s'inspirer du modèle marocain pour valoriser ses matières premières. Mais la voie est étroite : il faut à la fois attirer les investisseurs, garantir une redistribution équitable des revenus et préserver l'environnement. Le phosphate marocain, en devenant un pivot entre alimentation et énergie, offre un cas d'école pour toute la région.

Enfin, cette reconfiguration ne se fait pas sans risques. La dépendance accrue aux importations marocaines d'engrais expose les pays ouest-africains aux aléas de la politique commerciale de Rabat et de ses partenaires. La suspension américaine des droits, si elle est temporaire, pourrait être révoquée, comme cela a été le cas par le passé. Les producteurs locaux, comme les Industries Chimiques du Sénégal (ICS), doivent donc naviguer dans un environnement incertain, où les décisions de politique commerciale, les flux d'échanges et la disponibilité des engrais sont étroitement liés.

Le phosphate marocain incarne une double transition : celle de l'agriculture mondiale, qui cherche des engrais abordables, et celle de l'énergie, qui réclame des matériaux pour batteries. Cette convergence pourrait redessiner les alliances économiques en Afrique de l'Ouest, où les pays disposent de ressources complémentaires mais peinent à les valoriser. La question n'est plus seulement de savoir qui contrôle le phosphate, mais comment cette ressource peut servir de levier pour une industrialisation régionale durable. Les prochains mois, avec l'évolution des prix et des politiques commerciales, seront décisifs pour mesurer l'ampleur de cette transformation.