Le marché européen des engrais phosphatés se contracte de près de 40 % en deux ans. Le Maroc, premier fournisseur, voit ses parts stagner alors que la Russie est pénalisée par de nouveaux droits de douane. En Afrique de l’Ouest, où la dépendance aux importations reste élevée, cette reconfiguration interroge les stratégies de souveraineté alimentaire et les investissements dans la recherche agricole.

Infographie — Phosphate

Un effondrement de la demande qui rebat les cartes

Les derniers chiffres de Trade Data Monitor (TDM) confirment un paradoxe que les analystes peinent à expliquer aux producteurs ouest-africains : le recul des importations russes d’engrais phosphatés par l’Union européenne n’a pas profité au Maroc. En un an, la part du groupe OCP est passée de 28 % à 27 % des achats européens, alors que le marché global perd près de 40 % de son volume en deux ans, tombant à 3,5 millions de tonnes en 2026. La demande européenne s’effondre, minée par le coût des intrants et la faible capacité d’achat du secteur agricole local.

Les droits de douane supplémentaires imposés à la Russie depuis juillet 2025 – 45 euros par tonne, bientôt portés à 70 euros – devaient initialement redessiner la carte des approvisionnements. Mais l’effet recherché s’est retourné : la contraction de la demande absorbe les volumes libérés par le retrait russe, sans qu’aucun fournisseur n’en sorte gagnant. L’Afrique du Nord, pourtant bien placée géographiquement, subit le même repli des commandes.

Engrais et souveraineté : le chaînon manquant ouest-africain

Cette situation n’est pas sans conséquence pour les agricultures ouest-africaines. La région importe l’essentiel de ses engrais, dont une part importante en provenance du Maroc ou de marchés internationaux volatils. La chute de la demande européenne pourrait entraîner un report de l’offre vers les pays en développement, mais à des conditions de prix qui restent élevées, comme le montrent les tensions sur les marchés du gingembre au Ghana, où les pertes de production liées à une maladie non maîtrisée font flamber les prix.

Au-delà du phosphate, la crise révèle un maillon faible : la recherche agricole. Les producteurs de gingembre ghanéens, confrontés à des pertes massives, appellent à des investissements urgents dans des variétés résistantes. Ce constat vaut pour l’ensemble des filières ouest-africaines, où la dépendance aux intrants importés et le faible soutien à la recherche agronomique limitent la résilience.

L’interview récente de Gregory Clerc, PDG de Castel Afrique, qui ambitionne de faire du groupe une référence agroalimentaire sur le continent, souligne en creux le potentiel industriel de la transformation locale. Mais sans accès à des fertilisants abordables et stables, les chaînes de valeur régionales peineront à se structurer.

Des stratégies nationales encore fragmentées

Face à cette double contrainte – effondrement de la demande européenne et dépendance aux importations – les États ouest-africains avancent en ordre dispersé. Le Programme de Résilience du Système Alimentaire (FSRP), qui déploie 130 milliards FCFA sur six ans au Sénégal, illustre une prise de conscience, mais son échelle reste modeste au regard des besoins. Par ailleurs, la hausse récente de l’indice des prix des matières premières de l’UEMOA en mars 2026 offre une bouffée d’oxygène aux finances publiques, sans pour autant résoudre la vulnérabilité structurelle du secteur agricole.

Le paradoxe du phosphate marocain en Europe agit comme un signal d’alarme pour l’Afrique de l’Ouest. Alors que les grands équilibres mondiaux se recomposent, la région doit accélérer ses investissements dans la recherche agronomique et la production locale d’engrais pour espérer bâtir une souveraineté alimentaire durable. Les perturbations sur les marchés du gingembre et les ambitions industrielles affichées par certains groupes rappellent que le temps presse.