L'Algérie engage des travaux majeurs sur son complexe phosphatier de Tébessa, visant 10,5 millions de tonnes par an, tandis que la Tunisie plafonne à 3,5 millions de tonnes, loin de son pic de 2010. Ce contraste nord-africain éclaire les stratégies de valorisation qui se dessinent au Sénégal et au Togo, où la transformation locale devient un enjeu de souveraineté économique.

Infographie — Phosphate

Une ambition algérienne sous conditions

Le projet algérien de Tébessa, confié aux groupes chinois CHEC et italien Saipem, illustre une volonté claire de bâtir une filière intégrée, de l'extraction à la production d'engrais. L'objectif affiché de 10,5 millions de tonnes par an positionnerait l'Algérie comme un acteur majeur du phosphate en Afrique. Mais l'histoire récente des mégaprojets dans la région invite à la prudence : retards d'exécution, goulots d'étranglement logistiques et coordination complexe entre partenaires ont souvent émaillé ce type d'entreprise. La réussite dépendra de la capacité d'Alger à déployer les infrastructures ferroviaires, énergétiques et portuaires nécessaires pour absorber ces volumes.

La Tunisie, un déclin persistant

À l'opposé, la Tunisie illustre les risques d'un décrochage durable. Sa production, qui culminait à 8,1 millions de tonnes en 2010, s'est effondrée à 2,3 millions en 2011, avant de remonter péniblement à environ 3,5 millions de tonnes. Les grèves récurrentes, le manque d'investissements et une gouvernance fragile continuent de peser sur le secteur. Ce contraste entre les deux voisins n'est pas qu'une question de ressources : il reflète des choix stratégiques et des capacités d'exécution divergentes, qui servent de leçon aux pays ouest-africains engagés dans des trajectoires similaires.

L'Afrique de l'Ouest, un observateur attentif

Au Sénégal, les Industries Chimiques du Sénégal (ICS) cherchent à moderniser leurs installations et à augmenter leur production d'engrais, tandis que le Togo, via la Société Nouvelle des Phosphates du Togo (SNPT), tente de relancer un secteur historiquement important. Ces deux pays, comme l'Algérie, veulent transformer localement leur phosphate plutôt que d'exporter le minerai brut. Cette tendance s'inscrit dans une dynamique continentale plus large, portée par les institutions régionales comme la CEDEAO et l'UEMOA, qui encouragent la transformation locale pour renforcer la souveraineté agricole et capter davantage de valeur ajoutée.

Un enjeu de souveraineté économique

Au-delà des volumes, c'est la capacité des États à transformer leurs ressources minières en leviers de développement qui est en jeu. L'Algérie, en s'alignant sur cette logique, cherche à diversifier une économie encore très dépendante des hydrocarbures. Son déficit commercial face à l'Inde, malgré des exportations de pétrole, de GNL et d'urée, illustre cette dépendance structurelle aux produits manufacturés importés. En développant une filière locale d'engrais, Alger espère non seulement réduire cette dépendance, mais aussi contribuer à la sécurité alimentaire régionale, un enjeu devenu critique dans un contexte de tensions sur les marchés agricoles mondiaux.

Des trajectoires contrastées, des leçons partagées

Les dynamiques observées en Afrique du Nord et de l'Ouest montrent que la valorisation du phosphate n'est pas un long fleuve tranquille. Les retards algériens, les difficultés tunisiennes et les ambitions ouest-africaines dessinent un paysage contrasté, où la réussite dépendra de la gouvernance, des investissements et de la coopération régionale. Pour les pays ouest-africains, l'exemple algérien offre à la fois un modèle d'ambition et un avertissement sur les risques de surdimensionnement. La Tunisie, elle, rappelle que la gestion des ressources ne supporte pas l'improvisation.

Alors que l'Algérie avance et que la Tunisie stagne, l'Afrique de l'Ouest observe et prépare ses propres projets. La question n'est plus de savoir si la transformation locale du phosphate est souhaitable, mais comment les États parviendront à surmonter les obstacles structurels pour en faire une réalité. Les prochaines années seront décisives pour déterminer si la région saura tirer les leçons de ses voisins et bâtir des filières durables, ou si elle reproduira les erreurs du passé.