Le 4 juin 2026, le Sénégal célèbre le deuxième anniversaire de son premier baril de pétrole issu du champ Sangomar, opéré par l'australien Woodside. Si les transferts de redevances commencent à affluer, la question de la souveraineté énergétique et de la gestion des revenus miniers se double d'une préoccupation croissante dans les communautés riveraines. À Dionewar, dans le delta du Saloum, l'érosion côtière et la raréfaction des ressources halieutiques sont attribuées aux activités pétrolières, cristallisant le dilemme entre manne financière et préservation environnementale.

Infographie — Pétrole · Sénégal

La production du champ Sangomar, estimée à 100 000 barils par jour en plateau, place le Sénégal parmi les producteurs moyens d'Afrique de l'Ouest. Contrairement au Nigéria ou à l'Angola, le pays bénéficie d'institutions plus solides et d'une démocratie ancrée, ce qui théoriquement réduit les risques de mauvaise gestion. La création du fonds souverain FONSIS avant même le premier baril témoigne d'une volonté de prévoyance. Cependant, la dépendance aux technologies et aux capitaux étrangers reste forte : Woodside détient 82 % du champ, tandis que Petrosen n'en possède que 18 %. Le Sénégal cherche à diversifier ses partenaires, notamment avec l'entrée de Lukoil dans d'autres blocs, mais la géopolitique complique ces relations.

Sur le terrain, le discours national sur la souveraineté énergétique se heurte aux réalités locales. Dans la commune de Dionewar, située dans le delta du Saloum à une vingtaine de kilomètres de Sangomar, les habitants constatent une accélération de l'érosion côtière depuis le début des travaux pétroliers. Lamine Ndiaye, écogarde et conseiller municipal, rapporte que la mer a avancé de 180 mètres en deux décennies, exposant les habitations aux vagues atlantiques. Les terres agricoles se salinisent, les récoltes de mil et de riz chutent, et les pêcheurs observent une diminution des prises. Sur le quai de Djifer, l'odeur de poisson pourri témoigne d'une production en déclin. Si les études scientifiques peinent encore à établir un lien causal direct entre l'exploitation pétrolière et ces phénomènes, la perception locale est sans équivoque.

Cette tension locale illustre un paradoxe plus large. Alors que l'État sénégalais mise sur Sangomar pour transformer son économie et renforcer son indépendance énergétique, les communautés riveraines subissent les externalités négatives de l'extraction. Les promesses de retombées locales tardent à se matérialiser, et la colère sourde à Dionewar n'est pas un cas isolé. D'autres zones côtières, comme la Petite-Côte, connaissent des dynamiques similaires, questionnant la répartition des bénéfices entre l'État et les populations.

Dans ce contexte, le gouvernement doit concilier plusieurs objectifs : maintenir l'attractivité pour les investisseurs étrangers tout en répondant aux préoccupations environnementales et sociales. Les discussions en cours sur un modèle de financement endogène des grands gisements, privilégiant l'épargne nationale, témoignent d'une volonté de renforcer la souveraineté économique. Parallèlement, les autorisations accordées à Technip Energies pour les infrastructures gazières montrent la poursuite des projets énergétiques.

La question centrale qui émerge est celle de la gouvernance des ressources. Le Sénégal dispose d'atouts institutionnels indéniables, mais l'exemple de Dionewar rappelle que la malédiction des ressources ne se limite pas à la macroéconomie : elle se joue aussi à l'échelle locale, dans l'équilibre fragile entre développement extractif et préservation des écosystèmes.

Alors que le Sénégal s'apprête à monter en puissance sur le gaz avec les projets Grand Tortue Ahmeyim et Yakaar-Teranga, les leçons de Sangomar seront cruciales. La capacité de Dakar à intégrer les préoccupations locales dans sa stratégie énergétique déterminera si l'or noir sera un levier de souveraineté durable ou une nouvelle source de fractures territoriales.