Le Sénégal et Woodside Energy ont enclenché les préparatifs de la deuxième phase du projet pétrolier Sangomar, selon des sources concordantes. Deux ans après le premier baril, cette étape vise à doubler la capacité de production et à ancrer le Sénégal dans le cercle des producteurs ouest-africains. Elle révèle aussi les tensions entre ambition souveraine et dépendance technologique.
Sangomar : l’après-premier baril
Deux ans après le premier baril, le Sénégal et Woodside préparent la phase 2. Objectif : doubler la capacité et conforter la place du pays parmi les producteurs ouest-africains.
Un projet au cœur de la stratégie énergétique sénégalaise
L’annonce intervient alors que le Sénégal engrange ses premiers revenus significatifs du pétrole. La phase 1 de Sangomar, lancée en juin 2024, a atteint une capacité de 100 000 barils par jour, faisant entrer le pays dans le club des producteurs africains. Mais Dakar ne veut pas s’arrêter là. La phase 2, dont les contours restent à finaliser, pourrait porter la production à 150 000 ou 200 000 b/j, selon les estimations des analystes. Ce doublement est crucial pour espérer un jour concurrencer des voisins comme le Ghana (180 000 b/j) ou le Nigéria (1,4 million b/j).
Woodside Energy, opérateur du bloc avec 82 % de parts, a confirmé vouloir « optimiser la valorisation des ressources », selon un communiqué officieux. Le partenariat public-privé avec la Société des Pétroles du Sénégal (Petrosen) prévoit une montée en puissance des compétences locales. Mais la réalité est plus nuancée : les technologies de forage en eaux profondes restent l’apanage des majors occidentales, et la part de la valeur captée par l’État dépend des renégociations en cours. Le Fonds souverain sénégalais, alimenté par les royalties, n’a encore reçu que des montants modestes, et la société civile s’inquiète de la transparence des flux.
Une dynamique régionale contrastée
Le développement de Sangomar s’inscrit dans une recomposition plus large du pétrole ouest-africain. Alors que le Nigéria peine à attirer les investissements malgré ses réformes, et que le Ghana voit sa production plafonner, le Sénégal bénéficie d’un intérêt renouvelé des pétroliers. Mais ce choix de Woodside, entreprise australienne, soulève des questions géopolitiques : le Sénégal mise-t-il trop sur un seul partenaire ? La diversification vers des compagnies chinoises ou indiennes, évoquée pour le gaz, n’a pas encore de traduction concrète pour Sangomar.
Par ailleurs, la phase 2 coïncide avec la montée des tensions sur le partage de la rente. Les syndicats sénégalais réclament une relecture du code pétrolier, jugé trop favorable aux investisseurs. Le gouvernement semble vouloir concilier attractivité et intérêt national : la part de l’État dans les profits pourrait être relevée de 15 % à 20 % dans les futurs contrats. Ce débat n’est pas propre au Sénégal – la Côte d’Ivoire et le Ghana l’ont connu – mais il prend une acuité particulière alors que les recettes pétrolières doivent financer le Plan Sénégal Émergent.
Les défis de la deuxième phase
Au-delà des aspects financiers, la phase 2 implique des investissements colossaux – plusieurs milliards de dollars – et une logistique complexe. Woodside doit sécuriser des navires de forage, étendre les infrastructures sous-marines et gérer les risques environnementaux. Le précédent du projet gazier Greater Tortue Ahmeyim (partagé avec la Mauritanie) montre que les retards et les surcoûts sont fréquents. Dakar a donc intérêt à surveiller de près l’exécution. Par ailleurs, la campagne pour le développement local exige une formation accélérée des techniciens sénégalais, un défi de taille.
Ce chantier révèle aussi la dualité de la stratégie sénégalaise : d’un côté, utiliser le pétrole comme levier de développement ; de l’autre, préparer la transition énergétique. Le pays mise officiellement sur le gaz comme énergie de transition, mais l’accélération du pétrole envoie un signal contradictoire. La pression des bailleurs de fonds internationaux pour réduire les émissions de CO₂ pourrait compliquer le financement de la phase 2. Woodside elle-même est sous le feu des critiques d’actionnaires climatiques.
Une fenêtre pour la souveraineté régionale
Le Sénégal n’est pas le seul pays ouest-africain à vouloir tirer profit de ses hydrocarbures pour affirmer son indépendance énergétique. Mais il le fait dans un contexte de volatilité des prix du baril et de transition incertaine. La phase 2 de Sangomar est donc un test pour le modèle de développement extractif de la région. Si Dakar parvient à négocier à la fois une part plus juste de la rente et une montée en puissance des compétences locales, il deviendra une référence pour ses voisins. Si les promesses se heurtent aux réalités du marché, le désenchantement pourrait nourrir les contestations.
En somme, les préparatifs de la phase 2 marquent moins une révolution qu’une confirmation : le Sénégal s’installe dans la durée comme producteur pétrolier. Reste à savoir s’il saura éviter la malédiction des ressources qui a frappé d’autres États du golfe de Guinée.
Le rendez-vous de la phase 2 de Sangomar dépasse le seul cadre sénégalais : il pose la question de la place des hydrocarbures dans le développement de l’Afrique de l’Ouest face à l’urgence climatique et à la volatilité des marchés. La capacité de Dakar à transformer ce pétrole en progrès social et en souveraineté durable sera scrutée par toute la sous-région.