Au mois d'avril 2026, les exportations sénégalaises de pétrole brut ont chuté de 39% par rapport à mars, passant de 227,5 à 138,5 milliards de FCFA. Dans le même temps, les importations de produits pétroliers raffinés ont bondi de 15% à 113,8 milliards de FCFA. Ce double mouvement, révélé par le rapport du 17 juin, met en lumière une dépendance persistante aux marchés internationaux pour la transformation du brut, alors que le pays ambitionne de devenir un acteur énergétique régional majeur.

Infographie — Pétrole · Sénégal

Le paradoxe est frappant. Alors que le Sénégal a officiellement débuté sa production pétrolière en 2024 avec le champ Sangomar, les exportations de brut connaissent une volatilité importante. En avril 2026, elles reculent de 88,9 milliards de FCFA par rapport au mois précédent, une baisse que les autorités expliquent par des opérations de maintenance programmée sur les installations offshore. Pourtant, cette baisse ne se traduit pas par une moindre dépendance énergétique : les achats de gasoil, essence et autres produits raffinés augmentent, signe que la capacité de raffinage locale reste très insuffisante.

Un déficit de transformation

La raffinerie de la Société Africaine de Raffinage (SAR) à Mbao, d'une capacité de 1,2 million de tonnes par an, ne couvre qu'environ 40% des besoins en produits raffinés du pays. Le projet de nouvelle raffinerie annoncé dans le cadre du Plan Sénégal Émergent n'a pas encore vu le jour. Résultat : le Sénégal exporte son brut à l'état brut – principalement vers l'Europe et la Chine – puis importe des produits finis à un coût plus élevé, amputant les marges bénéficiaires pour le Trésor. En avril, le cumul des importations de produits raffinés sur les quatre premiers mois de 2026 atteint déjà près de 400 milliards de FCFA.

Cette situation n'est pas propre au Sénégal. En Afrique de l'Ouest, seuls le Nigeria (avec ses raffineries vétustes) et la Côte d'Ivoire disposent d'une capacité de raffinage significative, mais toutes deux insuffisantes. La dépendance aux importations expose les économies aux fluctuations des cours mondiaux et des taux de change. Dans le cas sénégalais, l'envolée des importations d'huiles et de maïs en avril – respectivement +126% et +148% – ajoute une pression supplémentaire sur la balance commerciale, même si le solde global reste excédentaire de 1,6 milliard de FCFA.

Revenus pétroliers et finances publiques

La chute des exportations de brut a un impact direct sur les recettes de l'État. En 2025, les revenus pétroliers représentaient environ 8% du budget national, un chiffre que le gouvernement espérait voir grimper à 15% d'ici 2027. Mais la volatilité des volumes et des prix – le baril de Brent oscillait autour de 75 dollars en avril 2026 – rend ces projections aléatoires. L'accord de partage de production avec Woodside Energy, opérateur de Sangomar, prévoit une part de l'État qui varie selon le prix du baril, mais les récentes fluctuations compliquent la planification budgétaire.

Par ailleurs, la baisse des exportations d'or non monétaire (144,3 milliards contre 162,9 milliards) et d'acide phosphorique (16 milliards contre 55,3 milliards) en avril montre que la diversification des exportations reste fragile. L'or a certes bondi en cumul annuel (+14,6% sur les exportations totales), mais la concentration sur trois produits (or, pétrole, phosphates) expose le pays aux chocs de demande mondiale.

Un contexte régional en mutation

Cette situation s'inscrit dans une dynamique ouest-africaine marquée par l'émergence de nouveaux producteurs d'hydrocarbures. Outre le Sénégal, la Mauritanie et le Niger (via l'oléoduc vers le Bénin) augmentent leur production. Mais aucun de ces pays ne dispose encore d'une industrie pétrochimique intégrée. La CEDEAO, dans son plan directeur énergétique régional, encourage la création de pôles de raffinage mutualisés, mais les projets butent sur le financement et la gouvernance.

Le Sénégal, de son côté, explore des modèles de financement endogène comme la mobilisation de l'épargne locale, évoquée dans des rapports récents. Mais sans infrastructures de transformation, le risque est de rester un simple exportateur de matières premières, reproduisant le schéma hérité de l'époque coloniale. La question n'est pas tant de produire plus que de transformer mieux.

Les enjeux géopolitiques

Les relations avec les partenaires étrangers, notamment Woodside et Kosmos Energy, conditionnent l'accès aux technologies et aux marchés. Mais elles soulèvent aussi des questions de souveraineté. Les contrats pétroliers signés sous l'ère Macky Sall font l'objet de révisions par le nouveau gouvernement, qui cherche à renforcer la part locale. Toutefois, renégocier dans un contexte de baisse des exportations pourrait fragiliser la confiance des investisseurs.

La hausse des importations de machines et appareils (45,4 milliards en avril) laisse entrevoir des investissements industriels, peut-être liés à la construction d'infrastructures énergétiques. Mais ces signaux restent timides. Le défi pour le Sénégal est de transformer l'essai de sa manne pétrolière en une véritable politique de souveraineté énergétique, passant par le raffinage local, le développement du gaz naturel liquéfié (dont les exportations ont également baissé de 31%) et l'intégration régionale des réseaux électriques.

Au-delà du Sénégal, c'est toute la région ouest-africaine qui est confrontée au dilemme de la transformation locale des hydrocarbures. Alors que la demande mondiale de brut pourrait décliner à long terme sous l'effet de la transition énergétique, chaque pays doit choisir entre vendre rapidement sa ressource ou bâtir une filière qui crée de la valeur et des emplois. Les chiffres d'avril 2026 sonnent comme un avertissement : sans stratégie de transformation, la souveraineté énergétique restera un horizon lointain.

Données de référence : Solde budgétaire : -7.9% (FMI)