Accra va consacrer 5 milliards de cedis, soit environ 429 millions de dollars, à l'achat d'or domestique via le Ghana Gold Board. Annoncée devant le Parlement, cette enveloppe s'inscrit dans le Ghana Accelerated National Reserve Accumulation Policy (GANRAP 2026-2028). Elle marque un changement de paradigme : utiliser le métal jaune comme rempart à l'endettement extérieur, une stratégie qui bouscule les pratiques monétaires et minières en Afrique de l'Ouest.
Le Ghana adosse ses réserves à l'or domestique
Un défi pour la région ouest-africaine
Utiliser le métal jaune comme rempart à l'endettement extérieur. Une stratégie qui bouscule les pratiques monétaires et minières en Afrique de l'Ouest.
La plupart des États membres de l'UEMO n'ont pas encore adopté une telle stratégie. Le Ghana fait figure de pionnier en Afrique de l'Ouest.
Le Ghana passe à la vitesse supérieure dans sa politique d'accumulation d'or. Le ministre des Finances a détaillé, le 31 juillet, un mécanisme inédit : le GoldBod, organe public dédié au commerce de l'or, achètera jusqu'à 30 % de la production des grandes compagnies minières et au moins 2,45 tonnes par semaine auprès des artisans mineurs. L'objectif, affiché par la Banque du Ghana, est de porter la couverture des importations à 15 mois dès 2028. Ce faisant, le pays diminue sa dépendance aux financements extérieurs et transforme une ressource extravertie en actif de réserve national.
Cette initiative prolonge un mouvement enclenché dès 2021 avec le Domestic Gold Purchase Programme, mais elle en change l'échelle. En y consacrant près de 429 millions de dollars, Accra fait de l'or un instrument de stabilité macroéconomique, comparable aux dispositifs mis en place par des banques centrales comme Pékin ou Moscou. Le signal est fort pour une région où la plupart des États, membres de l'UEMOA, s'appuient encore sur le franc CFA et sur la garantie du Trésor français. Le Ghana, avec sa monnaie indépendante, explore une voie alternative fondée sur la matière première.
La temporalité est significative. Depuis le début du mois de juin, plusieurs signaux indiquent une reconfiguration des rapports de force autour de l'or ouest-africain. Barrick Mining, opérateur majeur au Mali, a annoncé une nouvelle stratégie de croissance dirigée par son directeur général intérimaire, Mark Hill. Dans le même temps, un accident meurtrier dans une mine artisanale du sud du Mali a rappelé la fragmentation et les risques de ce secteur. Au Burkina Faso, le secrétariat permanent de l'ITIE a intensifié ses travaux de transparence des industries extractives. Enfin, le nouveau président béninois, Romuald Wadagni, a effectué une tournée diplomatique à Niamey et Ouagadougou, symptomatique des recompositions politiques en cours. Autant d'éléments qui dessinent un contexte où les États cherchent à mieux capter les richesses souterraines, souvent au détriment des opérateurs étrangers.
L'or comme levier de résilience financière
Le mécanisme ghanéen ne relève pas d'un simple protectionnisme. Il répond à un problème structurel : la faiblesse des réserves de change face aux chocs externes. En achetant l'or en cedis, la Banque du Ghana évite d'émettre de la dette en devises et accumule un actif tangible dont la valeur intrinsèque est reconnue. Le GoldBod, en coordonnant les achats via des accords d'off-take avec les producteurs, s'assure aussi un contrôle sur la commercialisation. Cela pourrait réduire les fuites liées à la contrebande, qui représenteraient une part importante de la production artisanale, notamment vers le Togo et le Niger.
Ce faisant, le Ghana se distingue des approches plus coercitives adoptées par ses voisins. Le Mali, confronté à l'insécurité et à des tensions avec les compagnies étrangères, tente de renégocier les contrats miniers. Le Burkina Faso, après les coups d'État, a revendiqué un contrôle accru sur les exploitations. Accra choisit l'incitation financière plutôt que la confiscation, mais l'effet est similaire : affirmer la primauté de l'État sur une ressource stratégique. Cette divergence de méthodes pourrait créer des frictions régionales, d'autant que le Ghana est historiquement un point de passage pour l'or des pays sahéliens en quête de débouchés.
Les chiffres donnent la mesure de l'ambition. Trois tonnes par semaine d'achats programmés, à terme, représentent environ 400 millions de dollars de flux hebdomadaires. Rapporté à l'économie ghanéenne, ce volume injecté en cedis dans le secteur minier artisanal pourrait avoir des effets inflationnistes, à moins que la Banque centrale ne stérilise ces liquidités. C'est tout l'équilibre à trouver entre l'accumulation de réserves et la maîtrise de la masse monétaire. Les autorités en sont conscientes, elles qui conditionnent le succès du GANRAP à une coordination étroite entre le GoldBod et le ministère des Finances.
Une tendance lourde en Afrique de l'Ouest
Au-delà du cas ghanéen, cette politique illustre une aspiration régionale à transformer la rente minière en outil de souveraineté. Dans un monde où les cours de l'or évoluent à des niveaux record, les pays producteurs ne veulent plus se contenter de royalties. Ils cherchent à monétiser directement leur métal, à l'instar de certains pays producteurs de pétrole qui ont créé des fonds souverains. Le GANRAP pourrait inspirer d'autres pays de la CEDEAO, notamment parmi les États côtiers de l'Union économique et monétaire, qui voient dans l'or un moyen de diversifier des économies encore dominées par les matières premières agricoles ou l'extraction du pétrole.
La question en suspens est celle de la viabilité de cette stratégie à long terme. Le Ghana, déjà engagé dans des programmes d'ajustement avec le FMI, devra concilier cet achat massif avec ses besoins de financement en devises. L'or, comme toute matière première, voit son prix fluctuer, et sa liquidité dépend des marchés internationaux. Mais en adoptant cette politique, Accra envoie un message clair : la souveraineté économique ne se décrète pas seulement par des textes, elle se construit par le contrôle physique des ressources. Le reste de la région observe, et, peut-être, s'inspire.
Alors que les cours de l'or prolongent leur ascension et que les tensions géopolitiques redessinent les alliances, la Stratégie de Ghana s'inscrit dans une ambition plus vaste : faire du sous-sol ouest-africain le socle d'un système monétaire émancipé. Reste à savoir si les autres États de la CEDEAO s'engageront dans cette voie, et si la Banque centrale régionale osera envisager un jour une réserve aurifère commune. L'annonce d'Accra pourrait bien être le premier mouvement d'une recomposition qui dépasse largement les frontières ghanéennes.